Guitry : si le roman national m’était conté…

Dans le paysage culturel français du XXème siècle, Sacha Guitry occupe une place singulière, à la croisée du théâtre, du cinéma et de la littérature. Auteur prolifique, il a façonné une œuvre abondante et immédiatement reconnaissable, fondée sur l’art du dialogue, le goût de l’esprit et une observation aiguë des mœurs. Héritier du « boulevard » sans jamais s’y enfermer, Guitry a su transformer la légèreté apparente de la comédie en un instrument d’analyse artistique d’une rare finesse. Son théâtre, comme son cinéma, repose sur la primauté de la parole, du rythme et de la construction dramatique, bien plus que sur l’action. Derrière le brillant des répliques, affleure une réflexion constante sur les passions humaines, le pouvoir et la force des apparences. Cinéaste novateur, il a utilisé le film comme une extension naturelle de l’écriture théâtrale, explorant avec liberté la mise en scène du langage et du récit. Au cours des années 1950, il se lance dans un projet ambitieux, demeuré unique dans le cinéma français : une trilogie historique, composée de Si Versailles m’était conté… (1954), Napoléon (1955) et Si Paris nous était conté (1956).
Au départ étaient les Champs-Élysées
Œuvre originale sortie en 1938, Remontons les Champs-Élysées constitue une matrice essentielle du cinéma historique de Sacha Guitry, dont Si Versailles m’était conté…, Napoléon et Si Paris nous était conté prolongent et amplifient les principes. Tout d’abord, le film repose sur une construction en tableaux successifs, non chronologique au sens strict, mais guidée par une logique symbolique et pédagogique, où l’Histoire est racontée comme une promenade intellectuelle. Cette forme fragmentée, assumant l’artifice, sera reprise presque à l’identique dans les fresques ultérieures. L’esprit est celui d’un récit incarné par la parole. A la fois narrateur, juge et passeur de mémoire, Guitry y impose la voix off comme autorité souveraine. Le style privilégie le verbe et l’anecdote s’impose plutôt que la reconstitution historique rigoureuse. On y retrouve une même théâtralité assumée, où le décor sert le discours plus que l’illusion. Remontons les Champs-Élysées esquisse donc déjà ce que sera la vision qu’a l’artiste de la narration historique : une Histoire de France continue, brillante, incarnée par des figures tutélaires, où conflits et fractures sont absorbés dans un récit de grandeur. Les films des années 1950 ne font qu’élargir cette ambition, en la dotant de moyens spectaculaires et d’un ton plus solennel. Ainsi, l’œuvre de 1938 apparaît comme le laboratoire esthétique et idéologique d’un projet mémoriel cohérent, où Guitry se fait l’historien-poète d’une France racontée à elle-même.
Loin de se limiter à des reconstitutions factuelles ou à un travail purement documentaire, Guitry fait de sa trilogie une véritable entreprise de roman national, en racontant l’histoire à travers ses personnages, ses lieux et ses événements emblématiques, tout en y insufflant un ton subjectif et réfléchi parfaitement revendiqué. Ces films constituent également une œuvre patrimoniale majeure, célébrant la richesse matérielle et symbolique de la France, et participant à la mémoire collective d’une nation qui, dans l’après-guerre, cherchait à renouer avec son identité.
Bien plus qu’un château : Versailles
Le premier volet, Si Versailles m’était conté…, offre une fresque sur plus de trois siècles de monarchie française, de Louis XIII à la Révolution. Guitry ne cherche pas à proposer une chronologie rigide : il privilégie les scènes emblématiques, les portraits de personnages et les intrigues qui ont façonné Versailles et sa légende. La richesse du casting — Jean Marais, Gérard Philipe, Jean-Louis Barrault, Orson Welles, Edith Piaf, Brigitte Bardot et Claudette Colbert — permet de donner vie à un grand nombre de figures historiques. Chacune de ces incarnations contribue à l’élaboration d’un récit où les passions, les rivalités et les moments de gloire sont mis en valeur. Dans ce film, Versailles n’est pas seulement un château : il devient le symbole de la grandeur française, de la créativité artistique, de la puissance politique et des tensions sociales qui ont traversé le temps. Par sa manière de raconter, Guitry transforme l’histoire en spectacle vivant et accessible, où l’émotion et l’humanité priment sur l’accumulation des dates.
« Toujours lui ! Lui partout ! » Victor Hugo
Napoléon, second volet de la trilogie, témoigne d’une approche différente, mais reste fidèle à la philosophie de Guitry. Il raconte la vie de Napoléon Bonaparte (avec Daniel Gélin en Bonaparte et Raymond Pellegrin en Napoléon) à travers le regard de Talleyrand (joué par Guitry lui-même), dans le rôle du narrateur, et que Guitry avait déjà mis en scène, et interprété, dans Le Diable boiteux, un film sorti en 1948 et adapté de la pièce éponyme. Ce choix renforce la dimension subjective de l’œuvre : le spectateur ne voit pas seulement les événements, il découvre le jugement et la perception d’un contemporain de l’Empereur, et en l’occurrence de l’un des plus décriés et sulfureux. La vie de Napoléon, de sa naissance en Corse à sa mort à Sainte-Hélène, est présentée avec toute sa complexité : génie militaire et politique, ambition démesurée, contradictions personnelles et tragédies. Loin d’une hagiographie, Guitry propose une méditation sur le pouvoir, la mémoire et la manière dont les grandes figures entrent dans notre roman national. Napoléon devient ainsi un symbole de grandeur française, mais également un être humain soumis à ses choix, ses passions et ses limites. La trilogie ne glorifie pas aveuglément : elle humanise les personnages, elle interroge sur l’époque et les faits, elle permet au spectateur de comprendre comment la mémoire collective se construit à partir de récits vivants et sensibles.
« Je ne suis français que par cette grande cité » Michel de Montaigne
Le troisième volet, Si Paris nous était conté (sans les points de suspension…), élargit encore les champs thématiques et narratifs de l’ambition. Paris, capitale politique, culturelle et sociale, devient le cœur du récit. Guitry retrace son histoire depuis le Moyen Age jusqu’aux années 1950, mêlant épisodes célèbres et anecdotes moins connues, figures historiques et personnages populaires. L’histoire de Paris est racontée comme une chronique vivante : la ville est un personnage à part entière, témoin des transformations sociales, des révolutions, des luttes et des créations artistiques. Ici encore, Guitry privilégie la grandeur du récit national : il choisit de montrer la continuité culturelle et politique de la capitale, la manière dont elle façonne l’identité française, tout en offrant une vision subjective, pleine d’humour, de légèreté et de sensibilité. Les anachronismes volontaires et les dialogues inventés ne nuisent pas à l’authenticité de la mémoire historique. Au contraire, ils servent à transmettre l’esprit de Paris – et de la France – et à rendre son histoire accessible et vivante. Comme précédemment, et tout en se mettant en scène (dans le rôle de Louis XI et comme narrateur) Guitry s’appuie sur une brillante distribution : Jean Marais, Emile Drain, Andrex, Michèle Morgan, Pauline Carton, Danielle Darrieux. A noter, pour l’anecdote, la présence dans ce film, comme dans le précédent, de Jean d’Orgeix (Jean Pâqui au générique), sportif de haut niveau médaillé de bronze aux Jeux olympiques de Londres en 1948, ancien Camelot du Roi et garde du corps de Charles Maurras…
L’histoire vivante en héritage
Au-delà de la narration et du choix des sujets, la trilogie se distingue par sa dimension patrimoniale. Les décors, les costumes, les lieux et les acteurs sont mis en scène avec une minutie extrême. Versailles, les palais impériaux et les rues de Paris ne sont pas seulement des décors : ils deviennent des acteurs à part entière, porteurs de mémoire et de symboles. En célébrant la beauté matérielle de l’histoire française, Guitry en exalte simultanément la dimension intellectuelle, esthétique et humaine. La trilogie apparaît dès lors comme un héritage majeur du cinéma français, conjuguant richesse historique, regard personnel et construction d’un grand récit patriotique. Héritage exceptionnel du cinéma français, elle combine la richesse du patrimoine, la subjectivité revendiquée du récit et l’ambition du roman national pour proposer une vision vivante et accessible de l’histoire.
Plus que jamais contestée pour des raisons autant morales que politiques (son film De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain, sorti en mai 1944, ne joue évidemment pas en sa faveur…), l’œuvre historique de Guitry s’impose pourtant comme l’une des plus cohérentes et des plus originales du XXème siècle français.
Publié dans le n° 53 de Livr’Arbitres



