William H. Hodgson :  un réalisme fantastique sans équivalent

paysnuit565

William H. Hodgson : 

un réalisme fantastique sans équivalent

paysnuit565

Auteur aujourd’hui bien oublié, William H. Hodgson est pourtant sans conteste l’un des grands noms de la littérature fantastique anglo-saxonne. Ses romans ont été admirés par Lovecraft, il a influencé les deux principaux amis et disciples de celui-ci : Clark Ashton Smith et August Derleth. Et comment ne pas voir, dans l’un de ses personnages principaux, le détective Thomas Carnacki, l’ancêtre de Harry Dickson, du Belge Jean Ray.

Sa notoriété littéraire a été desservie par la brièveté de sa carrière, de 1904 à 1914, mais plus certainement encore par un style jugé archaïque, même à l’époque, car empreint de tournures Renaissance, au point que certains y ont vu une influence shakespearienne.

Fils d’un pasteur anglican, second enfant d’une fratrie de douze, il s’enfuit de chez lui à l’âge de 13 ans, en 1890, et s’engage dans la marine marchande comme mousse. Devenu officier, il se passionne pour la photographie et constitue une belle collection de clichés marins. En 1898, il est décoré pour avoir sauvé un collègue de la noyade mais il quitte le métier l’année suivante. Il devient brièvement assistant du magicien Harry Houdini, avant que les deux hommes ne se fâchent, le spécialiste de l’évasion reprochant à son acolyte de l’avoir trop sévèrement menotté avant une démonstration. Hodgson ouvre finalement une salle de culture physique à Londres. Parallèlement, il expose ses photos de tempêtes, de typhons, d’aurores boréales et donne des conférences sur son expérience maritime.

L’horreur dans les mers

Grand lecteur d’Edgar Allan Poe, de HG Wells, de Jules Verne et d’Arthur Conan Doyle, il publie en 1904 sa première nouvelle, La Déesse de la Mort, une histoire d’horreur surnaturelle. Par ailleurs, la mer joue un rôle important dans son inspiration, et dès 1905 parait L’Horreur tropicale qui raconte comment un monstre marin s’introduit à bord d’un navire et extermine petit à petit l’ensemble de l’équipage… Le récit est conduit par le seul survivant, l’un des mousses du bateau.

William H. Hodgson récidivera régulièrement dans ce registre avec La Chose dans les algues, Les pirates fantômes ou encore Les Canots du Glenn Carrig qui relate les aventures d’un groupe de naufragés du XVIIIème siècle, confronté aux mystères et au bestiaire fantastique de la Mer des Sargasses.

« Ce n’était pas un bruit de pieds traînant par terre, rien qui ressemblât au bruit qu’on fait en marchant, ni même à un battement d’ailes de chauve-souris ; j’y avais en effet pensé au premier abord, sachant que les vampires ont la réputation de hanter la nuit les endroits lugubres. Ce n’était pas non plus le sifflement d’un serpent, mais cela nous faisait plutôt penser au bruit que ferait un linge humide qu’on frotterait sur le plancher et les cloisons étanches. C’est au moment où cette chose a frôlé l’autre face de la porte derrière laquelle nous écoutions que nous avons été le mieux en mesure de vérifier l’exactitude de cette comparaison. Vous pouvez être sûr que nous nous sommes tous les deux reculés, fous de terreur. »

L’horreur sur la lande

En 1908, il fait paraitre le livre qui lui vaut, sinon un succès commercial, du moins l’attention bienveillante de la critique : La Maison au bord du monde. Le roman se passe en Irlande près de Galway (la famille Hodgson y a résidé). Un homme se retrouve assiégé par des monstruosités géantes au visage porcin, dans une vielle demeure isolée sur la lande. Il y a quelque chose de lovecraftien dans cette horreur inexplicable, surgie de rien. Lovecraft lui-même ne s’y trompera pas en écrivant : « Rares sont les écrivains qui peuvent égaler Hodgson lorsqu’il ébauche le dessein des forces sans nom et de monstrueuses entités toutes proches, au moyen d’allusions fortuites et de détails sans importance, ou bien lorsqu’il communique le sentiment du surnaturel et de l’anormal qui pèse sur un paysage ou une demeure. La Maison au bord du Monde est sans doute le chef-d’œuvre de Hodgson ».

L’horreur dans la nuit

Cependant, l’œuvre de Hodgson qui mérite probablement le plus d’attention, quoique sans doute la moins appréciée et comprise, est un roman paru en 1912 : Le Pays de la Nuit. Située dans un futur très lointain, à 100 000 années de notre époque, l’intrigue se déroule sur une Terre gelée, privée de son soleil qui n’est plus qu’un astre mort. L’humanité, ou ce qui en reste, vit réfugiée dans de gigantesques pyramides assiégées par des abominations répugnantes tapies sans une nuit désormais éternelle. Une fois de plus, Lovecraft se montrera élogieux en notant : « C’est l’une des meilleures œuvres d’imagination fantastique jamais écrites. La description d’une planète morte, plongée dans la nuit, avec ces forces de l’ombre hybrides, monstrueuses et entièrement inconnues, est quelque chose qu’aucun lecteur ne pourra oublier. Ces rôdeurs de l’ombre sont suggérés et partiellement décrits avec une puissance ineffable, tandis que le paysage de cette terre de nuit, avec ses gouffres, ses montagnes et ses volcans éteints, se couvre d’un sentiment de terreur toujours présent par la magie et la vision de son auteur (…), de sa lecture se dégage un sentiment d’hostilité cosmique, de mystère inanimé et d’attente terrifiante, unique dans toute la littérature fantastique. »

Malgré un style parfois maladroit, Le Pays de la Nuit est probablement l’un des chainons manquants entre la littérature gothique anglaise et la science-fiction moderne, d’où son importance.

L’horreur dans les Flandres

Marié en 1912, Hodgson se retire en Provence avec sa femme pour continuer à écrire. En 1914, il décide de s’engager dans l’armée britannique sans attendre la conscription. Grièvement blessé à la tête en 1916, il est réformé. Pourtant, mais il se réengage en 1917. Il est littéralement pulvérisé par un obus lors de la bataille de la Lys en avril 1918. Sa mémoire littéraire sera maintenue par sa veuve, qui veillera à assurer des rééditions régulières de ses écrits, jusqu’à sa mort en 1943. Les récits de Hodgson ont atteint tout à la fois les sommets du fantastique et du réalisme réunis.  Ils ne ressemblent à rien d’autre dans toute la littérature fantastique.

Publié dans le n° 53 de Livr’Arbitres

Sylvain ROUSSILLON

 

Retour en haut