Histoire : Nationalisme au Groenland (1930-1945), de l’Ahnenerbe aux bases américaines

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Le Groenland dans la tourmente mondiale (1930-1945) : entre nationalisme inuit, imaginaires nazis et bases américaines

Le Groenland, vaste territoire arctique couvrant plus de deux millions de kilomètres carrés mais peuplé d’à peine 60 000 habitants aujourd’hui, occupe une position stratégique majeure sur l’échiquier international. Au croisement des routes aériennes transatlantiques, des ressources minières et des nouvelles voies maritimes liées à la fonte des glaces, l’île est au cœur de rivalités entre grandes puissances. La menace d’une annexion américaine, régulièrement évoquée depuis 1867, et remise au goût du jour par Donald Trump, illustre combien le Groenland, malgré son isolement géographique, demeure un enjeu géopolitique et symbolique. Cette situation contemporaine trouve un surprenant écho dans le passé du territoire. Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que le Danemark était occupé par l’Allemagne, le Groenland se retrouva isolé, transformant ses structures sociales, politiques et militaires. Invoquant la Doctrine Monroe, des bases américaines furent établies pour sécuriser l’Atlantique Nord et garantir l’approvisionnement en métaux stratégiques.

L’ordre colonial danois et le peuple inuit

Le Groenland présente une configuration coloniale singulière. Peuplé majoritairement du peuple inuit, installés depuis plusieurs siècles dans l’espace arctique, il n’a jamais connu de colonisation de peuplement massive comparable à celles du reste de l’Amérique du Nord. La domination danoise, consolidée à partir du XVIIIème siècle, repose sur un contrôle administratif, commercial et religieux étroit, exercé par un nombre limité de fonctionnaires, de missionnaires luthériens et de commerçants. La colonisation se veut protectrice, civilisatrice et chrétienne. Cette situation produit, au début du XXème siècle, une élite groenlandaise émergente : enseignants, catéchistes, employés de l’administration, formés dans des institutions danoises ou dano-groenlandaises, notamment à Godthaab (auj. Nuuk), la modeste capitale de la colonie. C’est dans ce milieu que naissent les premières interrogations sur l’avenir politique du Groenland, oscillant entre loyauté envers le Danemark, désir de modernisation et aspiration à une reconnaissance nationale.

Le Groenland dans l’imaginaire de l’Ahnenerbe : à la recherche de l’Hyperborée

Parallèlement à la naissance timide d’une modeste classe moyenne inuite, le Groenland suscite l’attention de l’Allemagne nazie, d’une manière certes marginale, mais bien réelle. Herman Wirth, premier président de l’institut SS de l’Ahnenerbe (Société pour la recherche et l’enseignement sur l’héritage ancestral), contribue de manière indirecte à l’intérêt porté par cette institution au monde arctique. Il développe une vision selon laquelle aurait existé une civilisation nordique première, antérieure aux civilisations méditerranéennes, dont les espaces boréaux auraient conservé la mémoire symbolique. L’Ahnenerbe, chargée notamment d’explorer les origines mythiques de la « race nordique », s’intéressait aux régions périphériques de l’Europe et de l’Eurasie susceptibles d’alimenter une mythologie hyperboréenne. A l’instar du Tibet — autre espace montagnard, isolé et investi de projections raciales et spirituelles — le Groenland apparaissait, dans certaines franges idéologiques, comme un vestige possible d’un Nord primordial. Des théories, développées notamment dans des cercles de l’Ahnenerbe, suggéraient que la « race germanique » pourrait avoir des origines arctiques, et que les Inuits seraient les descendants « dégénérés » ou métissés d’une humanité nordique ancienne. Dans cette perspective, l’Ahnenerbe procéda à une appropriation idéologique de travaux scientifiques antérieurs ou extérieurs au nazisme : les expéditions arctiques de Fridtjof Nansen, les recherches glaciologiques et climatiques d’Alfred Wegener, ainsi que certaines études ethnographiques consacrées aux Inuits furent relues et intégrées dans une grille d’interprétation idéologique, souvent déformante et déformée.

La Seconde Guerre dans le grand nord : des combats oubliés.

À la suite de l’invasion du Danemark par l’Allemagne en avril 1940, le Groenland se trouve brusquement coupé de sa métropole et placé au cœur d’enjeux stratégiques qui le dépassent. Dès 1941, l’ambassadeur danois à Washington, Henrik Kauffmann, conclut avec les Etats-Unis un accord autorisant l’établissement d’une présence militaire américaine sur l’île, afin de contrer toute incursion allemande et d’assurer sa défense. Cet accord ouvre la voie à la construction d’un réseau de bases aériennes et navales, dont la plus emblématique est celle de Thulé, implantée à partir de 1942 dans le nord-ouest du Groenland.

Parallèlement, les Américains installent une vingtaine d’autres bases sur la côte ouest, notamment à Narsarsuaq, connue sous le nom de Bluie West One. Cette base joue un rôle logistique majeur en servant d’escale de ravitaillement pour des milliers d’avions américains reliant l’Amérique du Nord à l’Europe. L’importance stratégique du Groenland ne réside toutefois pas dans sa seule fonction logistique, mais aussi dans la collecte de données météorologiques. Les informations issues de l’Arctique sont essentielles à la planification des opérations aériennes et navales alliées en Atlantique Nord et en Europe.

Conscients de cet enjeu, les Allemands tentent d’implanter des stations météorologiques secrètes sur la côte est du Groenland. L’une d’elles, la station Holzauge, établie en 1942, est découverte au début de l’année 1943 par une patrouille arctique alliée. Cette découverte entraîne des affrontements limités, dont l’attaque allemande contre une station américaine à Eskimonæs. D’autres installations allemandes sont ensuite repérées et neutralisées, mettant fin aux tentatives de l’Allemagne de contrôler l’information météorologique arctique. Ainsi, le Groenland s’impose durant la Seconde Guerre mondiale comme un maillon discret mais essentiel de la stratégie alliée.

Nationalisme groenlandais et malentendus idéologiques : le cas Augo Lynge

C’est dans ce contexte intellectuel et géopolitique troublé qu’émerge le nationalisme politique groenlandais. Augustinus « Augo » Lynge (1899-1959), enseignant et intellectuel inuit, auteur en 1931 du second roman de la littérature groenlandaise, fonde en 1942 l’organisation de jeunesse Nunatta Qitornai (« Les enfants de notre pays »). Ce mouvement, souvent considéré comme la première expression structurée du nationalisme groenlandais, vise à promouvoir la langue, la culture et l’autonomie morale des Groenlandais, dans une perspective réformiste. Il compte une cinquantaine d’adhérents et probablement guère plus de 500 sympathisants, sur une population totale de 18 000 inuits et de 2 000 danois.

Lynge n’est pas un idéologue radical, mais dans un contexte où le Danemark est occupé par l’Allemagne et où les Etats-Unis s’installent militairement au Groenland, sa posture nationaliste, même modérée, suscite des suspicions. Des rumeurs font état de sympathies pro-allemandes, voire nazies. Ces soupçons, qui valent à Lynge de perdre son siège de Conseiller municipal de Nuuk, d’être muté et placé sous surveillance, manquent de fondement. Mais ils témoignent de l’inquiétude des autorités locales face aux grands affrontements idéologiques du moment. Lynge sera ensuite le premier Inuit à siéger au parlement danois en 1953.

Nazisme local et Anschluss fantasmé

C’est à la périphérie du nationalisme réformiste incarné par Lynge qu’apparaissent, de manière beaucoup plus troublante, des groupes informels de sympathisants nazis, notamment à Nuuk, la capitale, et surtout à Sisimiut la seconde ville de l’île. A Sisimiut, des témoignages concordants, notamment celui de Ole Vinding, par ailleurs futur auteur d’une monographie sur le séjour de Céline au Danemark, font état de l’existence, au début des années 1940, d’un petit groupe d’Inuit groenlandais adoptant des symboles et des rituels nazis : salut hitlérien, célébration de l’anniversaire d’Hitler, imitation d’uniformes nazis, port de brassards à svastika ornés d’un ours polaire dressé. Plus qu’une adhésion doctrinale pure et dure à l’idéologie raciale allemande, il s’agit surtout d’une sorte de syncrétisme naïf, dans lequel la svastika devient le symbole d’une puissance anti-danoise perçue comme libératrice. Plus étonnant, les projets fantastiques « d’Anschluss » du Groenland au Reich, sur le modèle de l’Autriche, sans aucun contact avec Berlin, qui, malgré son caractère irréaliste, agitent certains secteurs de l’opinion publique groenlandaise.

Pour modeste que soit ce courant, il n’est cependant pas insignifiant, et il est estimé à une trentaine de personnes, sur un millier d’habitants, à Nuuk, et une soixantaine, sur 600, à Sisimiut, soit près de 10% de la population.

La liquidation d’un curieux passé

L’effacement de cet épisode tient autant à sa marginalité qu’à son incommodité. Après 1945, ces phénomènes disparaissent sans procès, sans débat public, sans mémoire officielle (mis à part une mention et l’exposition d’un brassard au Greenland National Museum de Nuuk). Le nationalisme groenlandais se reconstruit alors sur des bases démocratiques, tandis que le Danemark préfère oublier toute ambiguïté coloniale. L’anecdote rappelle cependant que l’histoire coloniale n’est jamais univoque, et que même les trajectoires politiques les plus évidentes peuvent être traversées, fugitivement, par des courants hétérodoxes.

Comme à Malte, en Inde ou dans certains pays arabes, le fascisme a ainsi pu se parer de vertus anticoloniales inattendues.

Paru dans le n°90 de Réfléchir & Agir

Sylvain Roussillon

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