Serge Brussolo, le maudit

La littérature fantastique est souvent considérée comme un astre exclusivement anglo-saxon, sur lequel une poignée d’auteurs francophones, aujourd’hui morts, ont autrefois régné. Pourtant, à côté des géants américains ou britanniques que sont Stephen King, Anne Perry ou Christopher Fowler, le fantastique francophone reste une réalité. L’un de ses meilleurs représentants, et l’un de ses plus discrets aussi, s’appelle Serge Brussolo.
Un stakhanoviste de la création
Né en 1951 dans un milieu extrêmement modeste, très tôt confronté à la folie de sa mère, Brussolo se réfugie dès son plus jeune âge dans l’écriture. Il aura cependant beaucoup de difficultés à se faire éditer. En cause : un style sombre, volontiers torturé, même s’il n’est pas dénué d’un certain humour noir, à ne pas prendre au premier degré. Ce n’est qu’en 1978 qu’il parvient à faire publier une nouvelle, Funnyway, qui lui vaut l’année suivante le Grand prix de l’Imaginaire.
Auteur prolixe qui compte plus de 200 nouvelles et romans à son actif, Brussolo a abordé une multitude de genres comme le fantastique, le thriller, le policier, le roman historique, parfois dans le cadre de la littérature jeunesse. Dans ce registre, la série Peggy Sue et les Fantômes, publiée à partir de 2001, lui a valu un beau succès commercial. Parfois comparée à Harry Potter, le cycle de Peggy Sue a même été traduit en langue anglaise.
L’absurde au service du pessimisme
Brussolo excelle à décrire des univers clos, dans lesquels les individus sont en grande partie prisonniers d’eux-mêmes et de leurs névroses. Pour lui, la dégénérescence des hommes, comme des sociétés, est inéluctable, les religions sont une illusion, impuissante face à une fatalité mortifère. Adepte de la démesure, il pousse les questionnements et les problématiques jusqu’à l’absurde, aux frontières de la dystopie, comme dans son roman Enfer vertical en approche rapide :
« C’était une prison sans barreaux, sans geôliers. On n’y rencontrait qu’un seul interlocuteur : un distributeur de sandwiches, blindé comme un coffre-fort, et plus intelligent qu’un ordinateur.
Un distributeur de sandwiches qui n’acceptait de vous donner à manger qu’en échange d’un petit sacrifice : recevoir une décharge électrique à travers le corps, par exemple.
C’était une curieuse machine, à la fois dieu et diable, conçue pour vous rendre la vie impossible et la mort insupportable. »
Un auteur effacé, un auteur qui s’efface
Bien qu’ayant décroché quelques-uns des prix les plus importants de la littérature fantastique (Prix Rosny aîné, Prix Apollo, Prix Bob Morane, Prix Paul Féval, etc) Brussolo fait figure d’auteur maudit, fuyant les lumières de la gloire. Ce solitaire en marge de la littérature a fini par se couper du monde de l’édition pour vivre pleinement son indépendance : « En effet, lassé du formatage et des caprices de l’édition commerciale, a-t-il écrit sur son site en 2014, j’ai décidé de devenir mon propre éditeur, ce qui me permettra enfin d’écrire ce qui me fait envie sans avoir à subir la tyrannie des études de marché et le rouleau compresseur des modes éphémères »
Publié dans le n° 53 de Livr’Arbitres



