Malte, l’archipel aux trois fascismes

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Située en Méditerranée, entre la Sicile et la Tunisie, Malte est le dixième plus petit état au monde. Ancienne possession des Chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem puis, après un court intermède français (de 1798 à 1800), colonie britannique de 1800 à 1964, date de son indépendance, ce pays membre de l’Union Européenne depuis 2003 fait peu parler de lui. Pourtant, durant l’entre-deux-guerres, l’archipel maltais a connu une histoire politique singulière en voyant trois fascismes concurrents se livrer à une compétition directe.

Un fascisme irrédent, pro-italien

Dès le début des années 20, le gouvernement fasciste italien mène une campagne de propagande pour revendiquer des droits sur Malte, en mettant en avant des arguments géographiques, historiques et linguistiques. Les Fasci Italiani all’Estero (FIE – Faisceaux italiens de l’étranger) sont les instruments de cette politique, visant à renforcer les liens entre les communautés italiennes à l’étranger et le régime fasciste. En s’appuyant sur la présence de 2 000 expatriés, et d’une communauté italophone d’environ 30 000 individus (sur une population totale de 250 000 personnes), une section maltaise de ces Fasci voit le jour dès 1923.

Preuve du développement de celle-ci, une Casa del Fascio est inaugurée en 1924 à La Valette, la capitale de Malte, durant l’année 1924. En 1925, la section maltaise des Fasci s’autonomise en un Fascio Italiano di Malta(FIM), dont les effectifs oscillent, durant le période de l’entre-deux-guerres, entre 600 et 1500 adhérents. Un Fascio di Malta, fort de 100 à 300 adhérents, plus spécifiquement destiné à la population maltaise non-italophone, voit le jour en 1925. L’activité de l’ensemble de ces groupes est très clairement irrédentiste. Ils diffusent la presse italienne, et notamment Il Legionario, l’organe des FIE. L’enseignement de l’italien est encouragé et de fréquentes manifestations culturelles sont organisées afin de promouvoir l’italianité.

Mais l’action des partisans de ce fascisme, ouvertement pro-italien, ne se limite pas à une propagande venue de l’extérieur. Pendant cette période, un courant favorable à l’indépendance de l’archipel, se structure. En 1926, deux partis, l’Union politique maltaise et le Parti nationaliste démocratique, fusionnent pour donner naissance à un parti indépendantiste et patriote unifié, le Parti nationaliste (Partit Nazzjonalista). Si tous les membres de cette organisation sont d’accord pour mettre un terme à la présence britannique, une majorité penche pour une indépendance pure et simple, tandis qu’une faction importante, derrière Enrico (Nerik) Mizzi, partage l’idée d’un rapprochement avec l’Italie dans le cadre d’un protectorat.

En 1927, le Parti nationaliste devient le premier parti maltais avec 41,58% des voix et 13 sièges sur 32. Au sein de ces 13 élus nationalistes, la tendance Mizzi compte 5 députés. Afin de soutenir cette orientation, les dirigeants de la Casa del Fascio et du FIM fondent, en 1928, un Comitato d’azione di Malta (CAM). Ce groupe compte environ 250 membres, essentiellement issus des professions libérales et intellectuelles. Il est destiné à faire du lobbying pro-italien au sein du courant nationaliste maltais. C’est aussi par l’intermédiaire de ce CAM que transitent les fonds qui permettent à Enrico Mizzi d’assurer l’édition et la diffusion du journal quotidien de sa tendance, Malta. Le soutien de l’Italie fasciste ne compte certainement pas pour rien dans la victoire du Parti nationaliste lors des élections de juin 1932, avec 59,57% des voix et 21 sièges sur 32, dont 11 pour la tendance Mizzi. Les autorités britanniques sont affolées par ce résultat, soupçonnant, à juste titre, l’implication de l’Italie. Aussi, dès le mois de juin 1933, le gouverneur anglais déclenche une sorte de coup de force préventif. La constitution est suspendue, le gouvernement nationaliste est dissout, et l’administration de Malte est assurée directement par la Couronne britannique.

Ces mesures ne vont d’ailleurs en rien freiner la fascisation en cours du parti nationaliste qui adopte comme hymne une chanson sur l’air de Giovinezza, tandis que lors des rassemblements du parti, ses jeunes militants (Giovine di Malta), utilisent le salut romain et que quelques-uns affectent de porter la chemise noire…

Un fascisme loyaliste, pro-britannique

Si l’Italie affiche des visées sans équivoque sur Malte, la puissance coloniale occupante reste bien le Royaume-Uni, et la population britannique compte sur place près de 25 000 ressortissants, chiffre qui doit notamment son importance à une garnison nombreuse. Il n’est donc pas étonnant qu’une partie certaine de la population demeure loyale à la Couronne. La création de la British Union of Fascists (BUF) de Sir Oswald Mosley, en 1932, inscrite dans celle logique patriotique, donne naissance en 1933 à une section maltaise (Malta Branch of the British Union of Fascists). Son fondateur, Wolsey De Piro Cowley, est un major en retraite de l’armée anglaise, membre de l’importante famille maltaise des De Piro. Bien que fasciné par son modèle italien, il n’en demeure pas moins un farouche loyaliste de l’Empire. Son groupe ne semble pas dépasser la centaine d’adhérents. Cependant, malgré cette faiblesse numérique, l’impact du mouvement n’est pas négligeable. Il dispose en effet de deux journaux : Mid-Day views, un hebdomadaire en langue anglaise, et Id-Dinja (Le Monde), un bimensuel en langue maltaise. Le mouvement se montre par ailleurs suffisamment actif, au sein du scoutisme maltais, pour que le gouverneur interdise la double appartenance des scouts à ce mouvement fasciste. Une interdiction similaire, englobant aussi la lecture de presse du mouvement, est signifiée aux militaires en garnison à Malte, ainsi qu’aux policiers et aux fonctionnaires.

Ces proscriptions placent le major Wolsey De Piro Cowley dans une impasse. Comment construire une action politique basée en partie sur le loyalisme à l’empire britannique, lorsque les représentants de cette autorité rejettent cette fidélité ? En mai 1935, il décide la mise en sommeil de son mouvement qui ne survivra plus, ensuite, que sous la forme d’un cercle de réflexion, le January Club.

Un fascisme anticolonial, pro-maltais

Entre Maltais pro-italiens et Maltais pro-britanniques, il ne manque plus à ce panorama qu’un fascisme pro-maltais. C’est chose faite avec l’apparition de l’Union des fascistes maltais (Gada tal Faxxisti Maltin). Ce nouveau mouvement est lancé en 1936 par Frederick Olaf Sammut, un vétéran de la Première Guerre mondiale. Alors que sa famille est plutôt proche des Britanniques (un de ses oncles a été ministre dans le gouvernement loyaliste de 1927), il se rapproche du Parti nationaliste et est un des proches d’Enrico Mizzi. Il finit cependant par lui reprocher son adhésion inconditionnelle à l’irrédentisme italien. Avec quelques dissidents du Parti nationaliste, rejoint par des orphelins de la BUF, il lance son propre mouvement sur une ligne résolument indépendantiste et patriote.

Le groupe compte jusqu’à 140 ou 150 adhérents, et publie un hebdomadaire, Marching On. Décédé en mars 1937, Frederick Olaf Sammut est remplacé à la tête de l’organisation par Victor Savona, le propre fils du fondateur du Parti travailliste, William Savona. La Gada tal Faxxisti Maltin est rapidement en proie à une hostilité générale. De la part de la gauche maltaise, évidemment, mais aussi des milieux nationalistes, pro-italiens notamment, qui y voient un rival potentiel, et bien plus encore de la part de l’autorité britannique et de ses soutiens. Même si le mouvement parvient quelquefois à tenir quelques réunions publiques, la plupart de ses apparitions suscitent des réactions violentes. C’est le cas le 7 juin 1937, puis le 8 septembre suivant, lors d’une manifestation à La Valette durant laquelle Savona lui-même est blessé. Il quitte ses fonctions à la fin de l’année, remplacé par Vincenzo Cassar Borg Olivier qui limite dès lors l’activité du groupe à des réunions privées.

L’ultime revanche

Le début de la Seconde Guerre mondiale frappe de plein fouet l’ensemble des individus de cette mouvance. Les Britanniques procèdent à l’arrestation de près de 700 personnes, dont beaucoup d’italophones. 260 autres, dont 80 femmes, sont déportés en Ouganda. Parmi eux, Enrico Mizzi et Victor Savona. Rentré à Malte en 1945, Mizzi entreprend de réorganiser un Parti nationaliste stigmatisé et disloqué. Il parvient à lui redonner la première place dans la vie politique maltaise en 1950, année de sa mort, avec 19,62% des voix et 12 sièges sur 40, préfiguration de la victoire électorale de 1951 et de l’indépendance de Malte en 1964.

L’histoire du fascisme à Malte éclaire ce courant d’une lueur anticoloniale assez inattendue, mais pas unique, et qui demanderait certainement à être creusée d’avantage.

Encadré

Un martyr du fascisme à Malte

28 november 1942 carmelo borg pisani is sent to the gallows

Militant maltais d’orientation fasciste, Carmelo Borg Pisani, né en 1915, était un fervent partisan de l’union de Malte avec l’Italie. Après des études en Italie, il rejoint le Parti national fasciste et anime, à Rome même, une section du Comitato d’azione di Malta.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il revient clandestinement à Malte comme agent de renseignement pour l’Italie, mais il est rapidement capturé par les autorités britanniques. Jugé pour trahison, il est exécuté en 1942 à l’âge de 27 ans. Considéré par plusieurs nationalistes italiens comme un martyr de la cause italienne, il est regardé par certains patriotes maltais comme une victime expiatoire de l’occupation coloniale.

Sylvain Roussillon

Article paru dans le n°91 de Réfléchir & Agir

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