Avec Corto Maltese, Hugo Pratt a inventé bien plus qu’une bande dessinée d’aventure. Derrière l’exotisme des décors et la beauté mélancolique de son trait, il a construit une méditation graphique et poétique sur l’Histoire, les idéologies, les perdants et les rêves impossibles. Corto, marin errant né « sans patrie et sans drapeau », est moins un héros qu’un anti-héros romantique, chevalier sans bannière, qui traverse le XXe siècle en spectateur à la fois caustique et compatissant.
« Corto Maltese, c’est moi en mieux » Hugo Pratt
On ne peut pas comprendre l’univers de Corto Maltese sans s’arrêter d’abord sur la vie de son créateur. Né en 1927 à Rimini, élevé à Venise dans une famille acquise au fascisme, Hugo Pratt connaît dans sa jeunesse le double visage de l’Italie mussolinienne : l’exaltation coloniale, puis l’effondrement brutal. Son père, officier de l’administration coloniale, meurt dans un camp britannique en Éthiopie tandis que son frère aîné s’engage dans les rangs de la République Sociale Italienne. Adolescent, Pratt vit la défaite, l’exil, la perte des repères. Cette expérience fondatrice explique à la fois son rejet ultérieur de toute idéologie et sa constance à regarder avec fascination certaines figures tragiques issues de la droite radicale. Corto Maltese, le marin cosmopolite et ironique qu’il invente en 1967 dans La Ballade de la mer salée, est son double rêvé : libre, insaisissable, toujours en marge, mais porteur des ambiguïtés de son auteur.
Un spectateur qui joue sa partition
Corto Maltese est avant tout un individu qui refuse l’enfermement idéologique. Là où d’autres personnages de bande dessinée incarnent un camp bien précis, Corto traverse l’Histoire sans jamais se laisser réduire à un rôle politique clair. Durant la Première Guerre mondiale, il aide tantôt des aventuriers, tantôt des officiers réguliers, sans distinction. Dans les Caraïbes, il se solidarise avec des guérilleros, mais sans embrasser leurs doctrines. En Sibérie, il fréquente à la fois les bolcheviks et les contre-révolutionnaires, oscillant entre ironie et curiosité. Corto préfère l’amitié, la fidélité personnelle ou le goût de l’aventure aux programmes politiques.
Dans plusieurs récits, Corto manifeste une sympathie réelle pour les opprimés. Il défend les peuples colonisés en Afrique ou dans le Pacifique. Il accompagne les insurgés irlandais dans Les Celtiques, et il salue la dignité de ces combattants clandestins. Cette attitude l’inscrit dans un imaginaire de gauche : celui de la solidarité avec les dominés et de la lutte contre l’ordre établi. Mais, à chaque fois, Corto reste extérieur à la cause. Il aide ponctuellement, admire les courageux, mais refuse de se laisser enrôler. On pourrait parler d’un « romantisme révolutionnaire » plutôt que d’un engagement de gauche. S’il est de gauche, Corto est davantage un garibaldien émancipateur qu’un marxiste raisonneur.
Les « perdants magnifiques »
Là où l’ambiguïté devient plus marquée, c’est dans son rapport aux personnages d’une droite dite radicale. Dans Corto Maltese en Sibérie, Pratt met en scène le baron Roman von Ungern-Sternberg, général blanc mystique, qui rêvait de restaurer une monarchie bouddhiste et d’éradiquer le bolchevisme. Plutôt que de caricaturer ce personnage, Pratt en fait une figure fascinante, tout aussi inquiétante que grandiose. Corto lui-même, tout en se tenant à distance, manifeste une curiosité teintée d’admiration.
De même, dans Fable de Venise, l’un des rares personnages décrits positivement est un jeune militant fasciste, sincère, incorruptible, contrastant avec les mafieux et opportunistes qui peuplent l’intrigue. Pratt confère à cet idéaliste une aura chevaleresque, comme s’il existait, au cœur même d’un mouvement historique brutal, une dimension romantique vouée à disparaître.
A ces figures s’ajoutent les officiers austro-hongrois et les aristocrates d’Europe centrale qui apparaissent dans Les Celtiques. Pratt dépeint avec tendresse ces hommes souvent réactionnaires, monarchistes, parfois cyniques, en soulignant leur noblesse perdue plutôt que leur conservatisme rigide. Il y a là une nostalgie pour le monde d’avant 1918, celui des empires, des uniformes et des codes aristocratiques.
Enfin, dans ses albums les plus ésotériques, Pratt évoque des sociétés secrètes, des cercles occultistes ou aristocratiques qui renvoient, indirectement, aux univers culturels dans lesquels a baigné une partie de la droite intellectuelle européenne. C’est ainsi que Corto Maltese traverse un univers pétri d’hermétisme : de l’Afrique magique (Les Éthiopiques) aux mystiques d’Asie (La Maison dorée de Samarkand), des loges occultes vénitiennes (Fable de Venise) aux songes alchimiques (Les Helvétiques), jusqu’à l’ultime mythe atlante de Mū, sa dernière aventure.
En fait, ce qui unit toutes les figures politiques que rencontre Corto, qu’elles soient de gauche ou de droite, c’est qu’elles incarnent des perdants. Les officiers de la monarchie habsbourgeoise, le général turc Enver Bey (La Maison dorée de Samarkand), le baron fou de Sibérie ou le jeune fasciste vénitien ont en commun d’incarner des causes qui s’éteignent, des idéaux condamnés par l’Histoire. Pratt n’aime pas les vainqueurs, mais les marginaux, les exclus, les terrassés magnifiques. C’est pourquoi Corto reste auprès d’eux, un instant, avant de reprendre la mer.
La nostalgie des empires vaincus et des patries impossibles
Ainsi, l’univers de Corto Maltese est traversé par une tonalité mélancolique : celle des personnages de l’entre-deux, des survivants des empires fracassés ou des combattants sans Etat. C’est évidemment le cas dans Les Celtiques, avec les révolutionnaires irlandais qui se battent au nom d’une patrie rêvée. C’est encore plus marqué dans Corto Maltese en Sibérie, avec ces cosaques et officiers blancs ne vivant que dans le souvenir d’un monde disparu et dans la nostalgie d’une grandeur effondrée.
Dans Les Éthiopiques, Corto traverse une Afrique partagée entre colonisateurs européens et résistances locales. On y croise des chefs traditionnels et des guerriers qui refusent la domination étrangère. Leur combat incarne une patrie niée, privée de légitimité par l’ordre colonial.
Mais c’est sans doute dans La Maison dorée de Samarkand que Pratt pousse le plus loin cette méditation sur les empires et les causes perdues. Situé dans les années 1920, le récit se déroule dans une région en plein bouleversement : la Turquie post-ottomane, le Caucase et la Perse. Corto y rencontre des Kurdes, éternels combattants sans Etat, des Arméniens survivants d’un génocide récent, des Yézidis, en marge de tout et de tous, des brigands et des soldats turcs pris entre l’effondrement de l’Empire ottoman, l’affirmation nationaliste de Mustafa Kemal et les rêves de reconstitution d’un état panturc en Asie centrale avec Enver Bey. Tous incarnent la condition des patries impossibles, des nations sacrifiées dans le fracas des empires. Corto lui-même, à travers son errance et la confrontation avec son double, semble incarner cette ambiguïté : témoin solidaire des vaincus, mais toujours étranger à leurs combats. Dans Samarkand comme en Sibérie, c’est la mémoire des empires qui hante les pages : l’Empire ottoman, l’Empire russe, ces vastes constructions politiques balayées par la modernité et qui laissent derrière elles des foules de vaincus. Corto est le témoin de ce passage, de ce moment où l’Histoire avance en sacrifiant des peuples et des individus.
Un aristocrate libertaire
Plutôt que de chercher à assigner Corto Maltese à une orientation politique précise, de gauche, de droite, anarchiste ou conservatrice, il faut comprendre que Pratt a fait de l’ambiguïté même son héros. Corto est un aristocrate libertaire, un sceptique fasciné par les mystiques, un compagnon des révolutionnaires qui reste à distance. Son monde est celui des zones grises, des marges, des identités flottantes. Loin de la bande dessinée de propagande, Pratt invente une bande dessinée de l’ambivalence, où chaque camp possède sa part d’ombre et de lumière.
L’équivoque idéologique de Corto n’est pas un défaut, mais la clé de son charme : il incarne la liberté de l’individu face aux systèmes, mais une liberté traversée de nostalgies et de fascinations, héritées de l’histoire personnelle de Pratt. En ce sens, Corto Maltese est moins un modèle politique que le miroir de Pratt : contradictoire, hanté par son passé, et toujours en quête d’horizons nouveaux.
Article paru dans le n°54 de Livr’Arbitres



