Entre luddisme et carlisme : la Guerre des Demoiselles (1829-1832)

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Le 30 mai 1829, dans la vallée ariégeoise de la Bellongue, alors que la nuit tombe, une troupe de vingt gardes forestiers s’apprête à bivouaquer. Dans la journée, ils ont saisi un troupeau dont les gardiens n’avaient pas respecté l’interdiction de pâturage édictée par le nouveau code forestier, institué en 1827. Six bergers, les mains attachés, sont assis à même le sol. Dès le lendemain, ils seront conduits à Foix, siège de la préfecture, pour y être rapidement jugés et condamnés à une forte amende et à quelques jours de prison.

Mais, dans la pénombre naissante, des dizaines de silhouettes, tenant gourdins, fourches et faux, s’avancent sans bruit. Le visage noirci au charbon, elles portent des fichus sur la tête et de longues chemises à la manière de robes, accoutrement qui masque leur morphologie. Ce camouflage en forme de travestissement leur vaudra leur surnom.

Dans quelques minutes, ces hommes ainsi déguisés vont terrasser les gardes, battus comme plâtre et chassés tout claudiquant dans la nuit, et libérer les bergers et leur troupeau. La Guerre des Demoiselles vient de commencer.

Le droit contre la coutume

Promulgué sous le règne de Charles X, le Code forestier de 1827 constitue l’un des textes juridiques les plus déterminants de la France rurale du XIXème siècle. Le contexte de son élaboration est marqué par une inquiétude croissante des élites politiques et administratives face à l’état des forêts françaises. La Révolution, les guerres napoléoniennes et les défrichements incontrôlés ont largement contribué à l’épuisement du capital forestier, perçu comme une menace pour l’économie, la marine et l’industrie. En instaurant une réglementation centralisée et uniforme des espaces forestiers, le Code rompt avec des équilibres anciens. Toute coupe, toute modification de l’espace forestier, tout pâturage est désormais soumis à autorisation. La souveraineté communale, héritée de siècles de pratiques et de compromis, se trouve ainsi largement amputée. Affouage, pacage, glandée, ramassage du bois mort, charbonnage, chasse ou cueillette, ces usages essentiels à l’économie de subsistance des campagnes sont, soit interdits, soit sévèrement encadrés. Les usages populaires sont perçus comme archaïques, irrationnels, voire destructeurs, et doivent être corrigés par la norme étatique. Cette vision entre en collision frontale avec celle des sociétés rurales, pour lesquelles la forêt demeure indissociable de la communauté, du territoire et de la transmission. En criminalisant des gestes quotidiens, le Code forestier transforme une large part de la population rurale en contrevenants potentiels. Amendes lourdes, saisies de bétail, confiscations de bois, peines de prison en cas de récidive, instaurent un climat de tension permanente. La vie paysanne, jusque-là régulée par la coutume et la négociation locale, se voit désormais placée sous le regard soupçonneux de la loi écrite.

Pour faire appliquer ces dispositions, le Code renforce considérablement l’appareil administratif. Un corps hiérarchisé de gardes forestiers, assermentés et dotés de pouvoirs étendus de surveillance et de sanction, est déployé sur l’ensemble du territoire. Souvent étrangers aux communautés locales, ces agents incarnent concrètement l’irruption de l’État dans des espaces jusque-là gouvernés par des règles implicites. Leur présence quotidienne cristallise les ressentiments, au point qu’ils deviennent des figures honnis, comme en Ariège où ils sont surnommés les « salamandres » (à cause de leur uniforme noir et jaune).

Violences, démonstrations, intimidations

Après l’affaire de la vallée de la Bellongue, les incidents vont se multiplier sur ce territoire des Pyrénées. Des bandes de « Demoiselles » s’en prennent aux gardes forestiers, et parfois à leur famille, insultés, bousculés, terrorisés au point que ceux de la vallée d’Autrech, sur la commune de Saint-Lary, décident de cesser tout service. Mais les Demoiselles vont les agresser jusque dans leur maison. Plusieurs sont pillées, saccagées. Le 21 janvier 1830, un garde, tentant de défendre ses biens, est grièvement blessé à la tête d’un coup de hache.

Les Demoiselles s’en prennent aussi aux géomètres et aux arpenteurs, accusés de vouloir spolier les communautés villageoises. Ces derniers ne peuvent plus se déplacer qu’accompagnés d’escortes armées. A partir du mois d’août 1829, les charbonniers sont eux aussi victimes des attaques des révoltés. La pratique du charbonnage leur est en effet désormais réservée, au détriment des habitants. De nombreux campements sont attaqués, les fours et les charbonnières sont endommagés ou détruits. En avril 1830, une véritable bataille rangée oppose, dans la forêt de Saint-Lary, une centaine de Demoiselles à une trentaine de charbonniers qui ne doivent leur salut que dans la fuite.

Même si cette « guerre » ne fait pas – ou très peu – de morts (certaines sources en mentionnent deux ou trois, jamais plus de 5, et parfois aucun) et relativement peu de blessés (200 à 250), elle inquiète les autorités. Les Demoiselles sont en effet largement soutenues par les populations locales, et souvent, c’est le tocsin, sonné au clocher des églises, qui alerte sur la présence de telle ou telle colonne de gardes ou de gendarmes. En outre, à partir du la fin janvier 1830, les révoltés multiplient des démonstrations de force qui sont autant d’actes d’intimidation. Le 24 janvier, à Balaguères, 300 Demoiselles, armées de haches et de faux défilent au son d’un hautbois et d’un tambour. Le 27 janvier, Ce sont 450 Demoiselles qui marchent à Massat, arborant faux, fourches et parfois fusils. Le 17 février, toujours à Massat, plus d’un millier de Demoiselles se livre à une nouvelle démonstration de force. Le mois suivant, plus de 200 Demoiselles assaillent la mairie de Rivèrenert où se sont réfugiés quelques gardes forestiers.

En dehors de ces démonstrations publiques, les intimidations et les menaces se multiplient, parfois de manières très symboliques, comme dans certaines forêts à l’orée desquelles on suspend aux branches des chemises et des robes afin de bien souligner que les Demoiselles sont ici chez elles.

Tandis que les troubles s’étendent à l’ensemble du département de l’Ariège, en débordant même sur la Haute-Garonne, le préfet demande l’envoi urgent de renforts. C’est ainsi que 13 compagnies d’infanterie et 8 brigades de gendarmerie sont envoyées sur place, soit près de 1500 soldats et gendarmes.

Pourtant, rien n’y fait. Pire encore, la nouvelle de la révolution des Trois Glorieuses à Paris (27, 28 et 29 juillet 1830) et de la chute de Charles X attise la révolte qui prend une connotation sociale. Quelques châteaux sont attaqués, et les maîtres de forges deviennent à leur tour une des cibles principales, accusés d’utiliser sans limite de grandes quantités de bois pour la métallurgie, alors que les populations rurales sont contrôlées et rationnées. A Aston, au-dessus d’Ax-les-Thermes, c’est le château de Gudanes qui est attaqué le 7 août et pillé le 10 août. Le 15 du même mois, à Ustou, le château de Jacques Saint Jean de Pointis, maire de la commune et maître de forges, est pillé, et ses granges incendiées.

Demi-victoire et demi-défaite

Devant une situation de plus en plus chaotique, les nouvelles autorités décident de jouer la carte de l’apaisement. Une Commission départementale des forêts est convoquée à la fin du mois de septembre 1830. Elle est chargée d’examiner les usages locaux, d’entendre les doléances des communes, de proposer des aménagements au Code forestier et de rétablir un dialogue entre administration et populations. Malgré une agitation demeurée forte, une première Ordonnance, le 23 février 1831, restaure partiellement le droit de pacage dans les forêts ariégeoises et prend en compte certains usages traditionnels. Une seconde est promulguée le 27 mai 1831, suspendant plusieurs dispositions du Code forestier ou les adaptant aux réalités locales. Enfin, une amnistie générale est proclamée. Le gros des troubles cesse en 1832, même si, de façon sporadique, des Demoiselles feront périodiquement leur apparition pendant encore une quarantaine d’années, jusqu’en 1872 (!), sous la forme de manifestations et d’actions ponctuelles contre différents symboles de l’Etat, lorsque certaines libertés locales sembleront menacées.

Entre luddisme et fueros

La Guerre des Demoiselles ne relève pas du modèle classique de la jacquerie, car elle ne constitue ni une explosion spontanée de violence sociale, ni une tentative de renversement de l’ordre politique établi. Elle s’inscrit au contraire dans un temps long, maîtrisé, et elle poursuit un objectif essentiellement défensif : la préservation de droits d’usage collectifs, menacés par l’introduction d’un droit étatique uniforme. Loin d’une révolte de misère ou de désespoir, elle exprime la résistance structurée de communautés rurales conscientes de leurs intérêts et de leurs traditions.

Par bien des aspects, ce mouvement se rapproche du luddisme, non par la destruction de machines, mais par la contestation d’un dispositif moderne perçu comme destructeur des équilibres anciens. Ici, ce n’est pas la mécanique industrielle qui est attaquée, mais la machine juridique du Code forestier, qui remplace la coutume vivante par une norme abstraite et centralisée. Comme les luddites anglais, les Demoiselles refusent une modernisation imposée d’en haut, vécue comme une dépossession sociale et culturelle.

La révolte présente également des affinités profondes avec le carlisme espagnol géographiquement voisin. À l’instar des défenseurs des Fueros, les paysans ariégeois ne réclament pas l’égalité abstraite devant la loi, mais la reconnaissance de libertés locales, enracinées dans l’histoire et l’usage. Leur combat n’est pas idéologique au sens partisan, mais territorial, coutumier et communautaire, opposant les droits historiques des vallées au Droit uniforme de l’État-nation centralisateur. La Guerre des Demoiselles apparaît ainsi comme un soulèvement conservateur au sens anthropologique : une lutte pour la continuité d’un ordre local face aux logiques nivellatrices de la modernité politique.

Article paru dans le n°24 de Zentromag

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