Gustav Meyrink, ou le réalisme fantastique

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Gustav Meyrink, ou le réalisme fantastique

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En dehors du Faust de Goethe ou des contes et romans d’ETA Hoffmann, le fantastique allemand reste largement méconnu en France. Il est pourtant quelques œuvres, à l’instar de celles déjà mentionnées, qui ont atteint une notoriété s’étendant bien au-delà du Rhin. C’est le cas des romans Le Golem, Le Visage vert ou encore La Nuit de Walpurgis, tous les trois œuvres de Gustav Meyrink.

Né à Vienne en 1866, il est le fils illégitime d’un ministre d’Etat du Wurtemberg et d’une actrice, Marie Meyer. Il fait des études à Munich, Hambourg et finalement Prague, qui est alors une ville de l’empire austro-hongrois. En 1901, il obtiendra de changer officiellement son patronyme. Il abandonne Meyer, nom juif et objet de plaisanterie (il existait une expression, sur le modèle du « Je veux bien être pendu si … », « Je veux bien m’appeler Meyer, si… »), pour celui de Meyrink. Il faut aussi probablement y voir une hostilité récurrente à l’égard de sa mère à qui il reprochera toute sa vie ses absences répétées et son peu d’amour.

Le sens caché des choses

Après une tentative malheureuse dans la banque, il se tourne résolument vers l’écriture. La capitale historique de la Bohème, une des cités les plus cosmopolites de la monarchie habsbourgeoise, lui permet de se plonger dans une spiritualité teintée d’ésotérisme. De confession luthérienne (il se convertira au bouddhisme sur la fin de sa vie), il est membre de la société théosophique de Prague et admis au sein de l’ordre martiniste puis de la Rose-croix, mais il s’initie aussi à la Kakkale, au mysticisme chrétien, aux mystères orientaux, à la gnose et à des pratiques occultes. En 1901, il commence a publier ses premières nouvelles dans l’hebdomadaire satirique allemand Simplicissimus. Ses écrits, satiriques, fantastiques ou grotesques rencontrent un succès certain, et ils seront d’ailleurs édités à plusieurs reprises sous la forme de recueils. Installé à Vienne en 1903, il prend la direction d’une petite revue humoristique, Lieber Augustin, du nom d’une chanson viennoise du XVIIème siècle très populaire (« Oh du lieber Augustin – Oh toi cher Augustin »). Parallèlement, car ses revenus demeurent modestes, et qu’il a charge de famille, il se livre à des travaux de traduction, notamment des œuvres complètes de Dickens.

Une monstruosité hante le ghetto

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Sa renommée littéraire, pour tardive qu’elle soit, va cependant s’avérer fulgurante. En 1915, il publie ainsi en Allemagne Le Golem. Le récit se déroule à la fin du XIXème siècle dans le labyrinthe des rues du ghetto juif de Prague et fait appel au « Golem » un personnage de la mythologie juive, créature d’argile dépourvue de libre-arbitre et condamnée à servir son créateur. Le personnage central et narrateur, Athanasius Pernath, est un tailleur de pierre qui a perdu la mémoire et se trouve embarqué dans une exploration fantastique et horrifique du vieux quartier juif et de certains de ses habitants. Si l’accueil public est fulgurant, avec près de 100 000 exemplaires vendus la première année (et ce alors que l’Allemagne, et l’Europe, sont en pleine guerre !), l’accueil est plus mitigé, voire hostile, de la part des milieux nationalistes allemands, qui accusent Meyrink de philosémitisme, tandis que la communauté juive lui reproche d’utiliser ses traditions à des fin mercantiles, ne rien comprendre à la Kabbale et de trahir son folklore. Quant à Lovecraft, référence en la matière, il saluera « un monde magistral, avec ses notes obscures et envoûtantes d’émerveillement et d’horreur qui sont tout simplement hors de portée ».

Le salut par l’ésotérisme

L’année suivante, en 1916, paraît Le Visage vert. L’intrigue se déroule à Amsterdam, îlot de neutralité dans une Europe en guerre. La ville néerlandaise, pivot de l’émigration européenne, est, tout à la fois, point de départ et dernière escale d’une multitude interlope. Marins en transit, aristocrates en exil, escrocs, charlatans, kabbalistes, illusionnistes, faux magiciens et vrais sorciers s’y croisent et s’y bousculent dans des bouges, des tavernes et une mystérieuse échoppe de prestidigitation installée au cœur du ghetto. Symbole ésotérique, le « Visage vert » guidera les plus purs d’entre eux dans le labyrinthe des ruelles mais aussi des esprits.

La magie de la Walpurgisnacht

Si les ventes du Visage vert sont inférieures à celle du Golem, le roman ayant été jugé trop « hermétique » par beaucoup de lecteurs (mais 40 000 exemplaires tout de même !), Meyrink renoue avec le succès en 1917 (trois romans, et non des moindres en trois ans !) avec la publication de La Nuit de Walpurgis. L’intrigue se déroule une fois encore à Prague, en 1887, avec comme trame de fond l’agitation politique socialiste, anarchiste et nationaliste tchèque visant à soulever la population contre le pouvoir et les institutions en place. Le 30 avril, pendant la nuit de Walpurgis, durant laquelle les fantômes et les démons se libèrent, tandis que les sorcières célèbrent leur sabbat, les forces cosmiques accompagnent le déchainement de fureur suscitée par les conjurés. Le roman, sombre et violent, a un retentissement particulier dans une Europe toujours en guerre et qui commence à être labourée par des sentiments révolutionnaires exacerbés. Il est à noter que l’édition italienne, parue pour la première fois en 1944, est traduite et préfacée par Julius Evola. La version italienne sera rééditée en 1972, puis 1979. Victime du politiquement correct, le nom du philosophe italien sera supprimé dans la dernière version.

« Je suis vivant »

Enfin sorti de la précarité, Meyrink publie deux autres romans : Le Dominicain blanc, en 1921, et un roman ésotérique, L’Ange à la fenêtre d’occident, en 1927. Ce dernier met en scène le célèbre alchimiste et astrologue du XVIème siècle, John Dee.

En juillet 1932, le fils de Meyrink, alpiniste chevronné, victime d’une chute qui le laisse paraplégique, se suicide. Six mois plus tard, accablé de désespoir, Meyrink s’expose volontairement, poitrine nue, au vent et au froid glacial de l’hiver. Il décède le 4 décembre 1932 laissant une œuvre où se mêlent fantastique, romanesque, occultisme et textes à clefs.

Sa tombe du cimetière de Starnberg en Bavière porte l’inscription : Vivo

Publié dans le n° 53 de Livr’Arbitres

Sylvain ROUSSILLON

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