J.-H. Rosny aîné, le chainon manquant entre fantastique et science-fiction

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J.-H. Rosny aîné,

le chainon manquant entre fantastique et science-fiction

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à Bruxelles, en 1856, Joseph Henri Honoré Boex cosigne d’abord plusieurs écrits avec son jeune frère sous le pseudonyme de J.-H. Rosny. Lorsque les deux hommes décident de séparer leurs plumes, ils conservent cependant ce pseudo commun. Ill y aura donc désormais un J.-H. Rosny « jeune », auteur de romans d’aventures et de mœurs, aujourd’hui bien oubliés, et un J.-H. Rosny « aîné ». Ce dernier occupe une place majeure dans l’histoire de la science-fiction et du fantastique, tout en ayant parfois mélangé allègrement les genres, au point d’être parfois difficilement classable.

Un nouveau fantastique : le merveilleux-scientifique

A l’issue de solides études scientifiques en Belgique où il travaille les mathématiques, la physique, la chimie et les sciences naturelles, il se marie à Londres puis s’installe à Paris en 1883. Après un premier roman de mœurs, en 1886, Nell Horn de l’Armée du Salut, qui doit certainement plus à son jeune frère qu’à lui-même, il publie, en 1887, Les Xipéhuz. Ce court roman, dont l’intrigue se déroule au néolithique, met en scène une tribu préhistorique luttant contre des cristaux intelligents. Outre un certain darwinisme qui se dégage de cette lutte à mort, il s’agit probablement du premier récit d’une tentative de conquête de la Terre par des entités qu’on suppose extra-terrestres.

Le roman est salué par la critique, Alphonse Daudet le tenant pour un récit « dont le fantastique [lui] paraît neuf et terrifiant, même après le Horla et le mystérieux défilé de la fin de Gordon Pym ».

Conscient que le fantastique classique est à la croisée des chemins, le surnaturel étant condamné à être battu en brèche par les progrès de la science (ce en quoi il n’a pas entièrement raison, le fantastique classique rebondira, notamment grâce au cinéma), c’est bien une nouvelle forme de fantastique que Rosny aîné initie alors. Alors qu’avec Jules Verne, la science-fiction naissante prend la science pour décor et accessoire, Rosny aîné décide de l’utiliser comme élément perturbateur. C’est ainsi que le « roman merveilleux-scientifique »deviendra très en vogue en Europe jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Espace littéraire aux contours flous, alors que le fantastique se réadapte et que la science-fiction émerge, il a fini par disparaître, absorbé par l’un ou l’autre. Un des romans parfaitement emblématiques de ce « merveilleux-scientifique », à cheval entre deux genres, est La jeune vampire, écrit en 1911 par Rosny aîné. Le thème fantastique du vampire est ici modernisé. La jeune vampire n’est en effet pas victime d’un maléfice ou d’un sortilège, mais plutôt d’une sorte de modification génétique. Ce n’est plus l’exorciste qui est désormais convoqué, mais le médecin…

Les romans des âges farouches

guerre du feu 2

Incontestablement, c’est à cette famille du « merveilleux-scientifique » que se rattache la partie la plus connue de l’œuvre de Rosny aîné : le « roman préhistorique ». Ce sous-genre, encore assez vivant aujourd’hui, entre autre dans la littérature jeunesse, doit énormément au romancier franco-belge (Rosny est naturalisé français en 1890). Les Xipéhuz avaient constitué une première ébauche. Puis, en 1891 et 1893, paraissent Vamireh et Eyrimah. Mais, c’est incontestablement La Guerre du feu , paru en 1909 en feuilleton, qui donne à ce sous-genre « préhistorique » ses lettres de noblesse, avec un succès jamais démenti depuis. Deux suites, Le Félin géant, en 1918, et Helgvor du Fleuve Bleu, en 1929, viendront compléter le cycle.

Un précurseur

Bien entendu, Rosny aîné a aussi laissé sa trace dans la science-fiction naissante et il apparait, tout autant que son devancier Jules Verne, comme un précurseur dans bien des thèmes. C’est ainsi qu’il aborde le premier, dès 1895, le thème du mutant, avec la nouvelle Un autre monde, ou encore celui de la fin du monde par épuisement des ressources, qui est mise en scène dans le court roman La mort de la Terre, en 1910. Il a même traité du voyage interplanétaire -il n’était pas le premier- dans un roman considéré par certains comme son chef d’œuvre, Les Navigateurs de l’infini (1925).

Une œuvre unique et déconcertante

Un roman occupe une place complètement à part, tant dans l’œuvre de Rosny aîné, que dans l’ensemble des univers du fantastique, de la fantasy ou de la science-fiction. En 1922 parait en effet L’Étonnant Voyage de Hareton Ironcastle. Cet étrange et très prenant ouvrage réunit en une seule histoire l’ensemble des genres et sous-genres abordé par l’auteur. Avec de la science-fiction, du merveilleux-scientifique, de la fantasy (Rosny est notamment l’auteur d’un des premiers récit d’Heroic fantasy, Les aventures de Setnê, en 1902), et d’aventures exotiques (c’est à l’époque la mode, avec par exemple Le Livre de la Jungle, de Kipling, ou Les Mines du roi Salomon, de Rider Haggard).

C’est d’ailleurs dans ce registre exotique que débute L’Étonnant Voyage de Hareton Ironcastle, avec une expédition en Afrique. Au fur et à mesure de sa progression, l’aventure des explorateurs glisse dans une dimension où l’étrange le dispute au merveilleux et à la fantasmagorie. Petit à petit, la savane, ses habitants et ses animaux font place à un autre décor. Dans des prairies d’herbes bleues et violettes dotées de pouvoirs étranges, vit tout une faune de sauriens velus, d’hommes couverts d’écailles, de bêtes à trois yeux, de rhinocéros ou d’autruches difformes… Dans ce coin reculé et inexploré d’Afrique, l’évolution a-t-elle pris une autre voie ou la nature s’est-elle modifiée sous l’influence de facteurs étrangers à la planète ?… Cet Étonnant Voyage de Hareton Ironcastle est un roman qui justifie à lui seul la place d’honneur de Rosny aîné en tant qu’auteur de fantastique.

Rosny aîné, et son frère, tous les deux amis des Goncourt, ont appartenu à leur académie dès sa fondation officielle en 1902. Peut-être faut-il voir leur patte dans l’attribution de premier « prix Goncourt », en 1903, à John-Antoine Nau et à son roman Force ennemie, fortement inspiré du Horla, et considéré comme un des exemples emblématiques du roman merveilleux-scientifique.

Publié dans le n° 53 de Livr’Arbitres

Sylvain ROUSSILLON

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