Au matin du 26 février 1936, les habitants du centre de Tokyo s’éveillent sous la neige. Le tapis blanc ne parvient cependant pas à amortir le bruit des armes et des bottes qui monte de la rue. Plusieurs centaines de jeunes officiers de l’armée impériale, soutenus par près de 1 500 soldats, viennent de lancer un soulèvement armé visant à « purifier » la vie politique japonaise. Leur objectif : abattre les ministres et généraux qu’ils accusent de trahison, éliminer la corruption des partis et proclamer une « restauration showa » plaçant l’empereur au centre d’un nouvel ordre national. Cet épisode, connu sous le nom « d’Incident du 26 février » (Ni-ni-Roku Jiken), constitue l’une des crises politiques les plus graves de l’entre-deux-guerres au Japon.
La montée des tensions : Kodo-ha contre Tosei-ha
Le Japon des années 1930 est marqué par des tensions économiques et sociales profondes. La Grande Dépression a aggravé les difficultés du monde rural, ouvrier et de la petite bourgeoisie, accentuant le ressentiment contre les élites urbaines et industrielles. Dans l’armée, nombre de jeunes officiers issus de milieux modestes estiment que le système parlementaire est corrompu et incapable de répondre aux défis du pays. Ils reprochent aux partis politiques d’être inféodés aux grands conglomérats industriels, les zaibatsu, et d’ignorer la détresse du peuple.
À cette frustration s’ajoute une rivalité idéologique au sein même de l’armée impériale. Deux factions s’opposent. La Kodo-ha (« faction de la Voie impériale »), composée de jeunes officiers idéalistes, qui prône un nationalisme radical, la restauration de la pureté impériale et le recours à l’action directe, y compris la violence politique. Face à elle, la Tosei-ha (« faction du Contrôle ») adopte une approche plus pragmatique, misant sur la discipline, la modernisation du pays et de l’armée, ainsi que sur la coopération avec les élites bureaucratiques et capitalistes. La tension culmine en août 1935 avec l’assassinat de Nagata Tetsuzan, un chef de la Tosei-ha, par un officier radical : un signe avant-coureur de l’explosion à venir.
Dans ce contexte, les partisans de la Kodo-ha sont persuadés que seule une intervention décisive peut sauver le Japon de la décadence. Inspirés par l’idée d’une « restauration Showa », ils imaginent un coup d’État qui balaierait les politiciens et placerait l’empereur au centre d’un nouvel ordre impérial et national.
Assassinats et barricades
À l’aube du 26 février 1936, un groupe d’officiers passe à l’action. À la tête de plusieurs compagnies d’infanterie et de détachements de la Garde impériale, ils lancent des attaques coordonnées contre les résidences de personnalités politiques et militaires. Le ministre des Finances, Takahashi Korekiyo, et l’ancien Premier ministre Saito Makoto sont assassinés, tout comme le général Watanabe Jotaro, inspecteur de l’armée. Les mutins visent également le Premier ministre Okada Keisuke, mais se trompent de cible et abattent son beau-frère.
Rapidement, les insurgés occupent des quartiers stratégiques de Tokyo, notamment Nagatacho, où se trouvent les ministères, et ils s’y barricadent. Ils publient un manifeste justifiant leur action : il s’agit de détruire les traîtres, de sauver l’empereur et de restaurer la pureté de l’Etat. Ils espèrent rallier la population et une partie de l’armée à leur cause, convaincus que leur geste déclenchera une révolution nationale.
Hirohito, pour l’ordre institutionnel contre la révolution impériale
Pendant quelques heures, le succès paraît possible. Les insurgés contrôlent une partie de la capitale et ont éliminé plusieurs figures de premier plan. Mais leur espoir d’obtenir le soutien de l’empereur Hirohito s’avère illusoire. Contrairement à leurs attentes, le souverain réagit contre eux, et avec une fermeté implacable. Ulcéré par le meurtre de ses proches conseillers, il ordonne que l’insurrection soit réprimée sans délai. Loin d’approuver une restauration révolutionnaire, l’empereur choisit de défendre l’ordre établi et d’appuyer les généraux loyalistes.
Le gouvernement proclame la loi martiale et mobilise les troupes restées fidèles. La marine et la garnison de Tokyo encerclent progressivement les zones occupées par les rebelles. Les 27 et 28 février, la pression s’accroît : les insurgés se trouvent isolés, privés de soutien et confrontés à une force largement supérieure en nombre et en armement. Des appels impériaux exigent leur reddition. Désespérés, ils supplient l’empereur de leur accorder le droit de mourir dignement, en se faisant seppuku dans le respect du vieux code samouraï. En vain.
Le 29 février, après trois jours de tension, la mutinerie prend fin. Certains chefs, comme le capitaine Shiro Nonaka, se suicident malgré l’interdit impérial. Les autres déposent les armes et se livrent aux autorités. L’incident aura fait une vingtaine de morts, mais son échec est désormais total.
Dès la fin de l’insurrection, la répression s’organise. Plus d’un millier de soldats et d’officiers sont arrêtés, bien que seuls 124 soient jugés pour participation directe. Le procès, mené à huis clos par une cour martiale spéciale, est expéditif. Dix-neuf officiers sont condamnés à mort et fusillés en juillet 1936. Des dizaines d’autres sont emprisonnés, tandis que de simples soldats sont relâchés ou sanctionnés plus légèrement. Les mutins sont officiellement qualifiés de criminels, et toute tentative de présenter leur geste comme un acte patriotique est prohibée.
Un tournant pour les factions militaires
L’échec du 26 février bouleverse l’équilibre des forces dans l’armée impériale. La Kodo-ha, jusque-là influente auprès de jeunes officiers idéalistes, sort brisée de l’insurrection. Ses chefs, comme Araki Sadao ou Masaki Jinzaburo, sont démis ou mutés, tandis que de nombreux partisans sont placés en retraite, chassés de l’armée ou jugés. L’idéal romantique d’une « restauration Showa » par un coup de force perd toute crédibilité, et la rhétorique de la noblesse morale laisse place à un militarisme plus froid et bureaucratique. Cependant, la critique nationaliste-radicale des élites corrompues et l’appel à une renaissance morale trouvent un écho dans la société. Nombre des objectifs des jeunes officiers – renforcement du militarisme, rejet du parlementarisme, expansionnisme en Asie – seront repris par les gouvernements ultérieurs.
L’incident renforce également la position de l’armée dans la sphère politique, et la Tosei-ha, en tire aussitôt profit. Pragmatique, elle avait dénoncé l’aventurisme, jugé suicidaire, de ses rivaux. L’échec de février lui donne raison et consolide son autorité. Son programme privilégie discipline et efficacité : modernisation des forces, préparation à la guerre totale, collaboration étroite avec la haute administration et les grands groupes industriels. Pour elle, l’expansion impériale ne se conquiert pas par des insurrections, mais par une mobilisation méthodique de l’économie et des institutions. L’idéalisme des jeunes révoltés cèdera la place à une machine d’Etat disciplinée, déterminée à mener le Japon vers la guerre contre la Chine, puis contre les puissances occidentales. L’échec du putsch radical n’annonce donc pas la fin du militarisme, mais son passage d’un visage romantique à une version bureaucratique et implacable.
Un sacrifice au service de la mystique nationale
« L’Incident du 26 février » 1936 fut donc une tentative avortée de bouleverser l’ordre établi, mais il témoigne de la puissance des idéaux qui traversaient une partie de la jeunesse japonaise. Animés par la volonté sincère de mettre fin à la corruption des partis, de défendre la dignité de l’empereur et de rendre justice aux campagnes délaissées, ces jeunes officiers exprimaient une aspiration profonde à une régénération morale et politique du pays. Leur geste, certes voué à l’échec, ne peut être réduit à une simple aventure factieuse : il incarne l’élan d’une génération en quête d’un Japon plus pur, affranchi des compromissions et fidèle à son essence impériale. En choisissant la révolte, puis le sacrifice, ces hommes illustrèrent une conception du devoir et de l’honneur qui, même brisée par la répression, continua de nourrir l’imaginaire national. Loin d’être un épisode isolé, « l’Incident du 26 février » apparaît ainsi comme le symbole tragique d’un idéal intransigeant, où patriotisme, fidélité et volonté de renouveau se rencontrèrent dans la neige sanglante de Tokyo.
Paru dans le n°89 de Réfléchir & Agir

Dans sa nouvelle Patriotisme (Yūkoku), publiée en 1960, l’écrivain Yukio Mishima raconte l’histoire du lieutenant Shinji Takeyama, officier de l’armée impériale, et de son épouse Reiko. Le 26 février 1936, Takeyama apprend que ses camarades ont participé au soulèvement militaire sans le mettre dans la confidence, car jeune marié, ils ont voulu l’épargner. En tant qu’officier, il reçoit l’ordre de se battre contre eux, ce qu’il juge impossible : combattre ses amis serait une trahison de son honneur. Refuser d’obéir, en revanche, serait une trahison de l’empereur. Pris dans ce dilemme insoluble, il choisit la seule voie que lui dicte son code : le suicide rituel (seppuku). Reiko, par fidélité et amour, décide de le suivre dans la mort. La nouvelle décrit avec un réalisme minutieux et une intensité dramatique leur préparation, puis le double suicide, exaltant l’idéal de loyauté absolue, de sacrifice et de beauté tragique. Mishima transforme ainsi l’échec sanglant du 26 février en une méditation esthétique et politique sur le patriotisme et la mort volontaire.



