Les précurseurs en littérature, voire dans d’autres domaines, n’ont pas forcément bonne presse. Et, sauf à être les inventeurs d’un « isme » quelconque (surréalisme, lettrisme ou existentialisme), ils sont souvent condamnés à l’oubli. Jacques Cazotte, considéré par certain comme le père, ou disons, un des aïeux, de la littérature fantastique ne fait pas exception à la règle. Qui se souvient encore de cet étonnant Bourguignon ?…
Né à Dijon en 1719, dans une famille de la bourgeoisie de robe (le paternel est conseiller du roi, notaire et commis-greffier aux Etats de Bourgogne), il s’installe à Paris une fois ses études chez les Jésuites terminées. Déjà attiré par les lettres, il publie alors deux petites farces, assez bien accueillies, La Patte de Chat, en 1741, puis, l’année suivante Les Mille et une Fadaises. Mais, comme la sympathie des lecteurs n’a jamais suffit à nourrir un auteur, Cazotte trouve un emploi dans l’administration de la Marine. Après quelques années passées dans les bureaux, il obtient, en 1747, un poste de contrôleur des Iles-sous-le-Vent, à Port-Royal, à la Martinique. Commissaire général de la Marine en 1760, il épouse une année plus tard la fille du conseiller royal de la capitale martiniquaise.
Rentré en métropole en 1763, il se fait élire à Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon puis se retire en Champagne, où il va revenir à ses premières amours : l’écriture, tout en produisant aussi quelques pièces musicales non dénuées d’intérêt.
Belzébuth es-tu là ?
C’est en 1772 que parait ce sulfureux récit qui va être considéré comme son chef-d’œuvre. Le Diable amoureux se présente comme la confession d’un jeune noble espagnol, Don Alvare, officier du royaume de Naples.
« J’étais à vingt−cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples : nous vivions beaucoup entre camarades, et comme de jeunes gens, c’est−à−dire, des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y suffire ; et nous philosophions dans nos quartiers quand nous n’avions plus d’autre ressource.
Un soir, après nous être épuisés en raisonnements de toute espèce autour d’un très petit flacon de vin de Chypre et de quelques marrons secs, le discours tomba sur la cabale et les cabalistes. Un d’entre nous prétendait que c’était une science réelle, et dont les opérations étaient sûres ; quatre des plus jeunes lui soutenaient que c’était un amas d’absurdités, une source de friponneries, propres à tromper les gens crédules et amuser les enfants.
Le plus âgé d’entre nous, Flamand d’origine, fumait sa pipe d’un air distrait, et ne disait mot. Son air froid et sa distraction me faisaient spectacle à travers ce charivari discordant qui nous étourdissait, et m’empêchait de prendre part à une conversation trop peu réglée pour qu’elle eût de l’intérêt pour moi. Nous étions dans la chambre du fumeur ; la nuit s’avançait : on se sépara, et nous demeurâmes seuls, notre ancien et moi. Il continua de fumer flegmatiquement ; je demeurai les coudes appuyés sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence.
« Jeune homme, me dit−il, vous venez d’entendre beaucoup de bruit : pourquoi vous êtes−vous tiré de la mêlée ?
− C’est, lui répondis−je, que j’aime mieux me taire que d’approuver ou blâmer ce que je ne connais pas : je ne sais pas même ce que veut dire le mot de cabale. »
Initié aux sciences et pratiques occultes, Alvare met à profit ses nouvelles connaissances ésotériques pour tenter de trouver l’âme sœur… Il se rend alors dans les ruines de Portici, à Herculanum, et invoque Belzébuth :
« A peine avais−je fini, une fenêtre s’ouvre à deux battants vis−à−vis de moi, au haut de la voûte : un torrent de lumière plus éblouissante que celle du jour fond par cette ouverture ; une tête de chameau horrible, autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre ; surtout elle avait des oreilles démesurées. L’odieux fantôme ouvre la gueule, et, d’un ton assorti au reste de l’apparition, me répond : Chè vuoi ? [Que veux-tu ?] »
Au fil du récit, le diable lui apparait au total sous cinq formes différentes. Outre la tête de chameau, il prendra successivement la forme d’un épagneul, d’un page nommé Biondetto, d’une musicienne prénommée Fiorentina et enfin de Biondetta, une femme dotée de la beauté du diable.
On ne badine pas avec Satan
Dans une première version de ce court roman, le jeune Hidalgo succombe à la tentation de Belzébuth, qui se dévoile alors. Une seconde version, plus au goût des lecteurs contemporains de Cazotte, voit au contraire Alvare finalement rejeter Biondetta, laquelle reprend sa forme diabolique initiale :
« À l’instant l’obscurité qui m’environne se dissipe : la corniche qui surmonte le lambris de la chambre s’est toute chargée de gros limaçons ; leurs cornes, qu’ils font mouvoir vivement et en manière de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l’éclat et l’effet redoublent par l’agitation et l’allongement. Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi ; au lieu d’une figure ravissante, que vois-je ? Ô ciel ! c’est l’effroyable tête de chameau. Elle articule d’une voix de tonnerre ce ténébreux Che vuoi qui m’avait tant épouvanté dans la grotte, part d’un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue démesurée… Je me précipite ; je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentais battre mon cœur avec une force terrible : j’éprouvais un suffoquement comme si j’allais perdre la respiration. »
L’anti-Lumières
Au-delà du seul récit romanesque, cette rédaction correspond à une évolution très mystique de Cazotte. Il rejoint en effet à l’époque une confrérie occulte, l’Ordre des Chevaliers maçons Élus Coëns de l’univers, fondée par un certain Martinès de Pasqually. Sa doctrine, le martinésisme, à ne pas confondre avec le martinisme apparu plus tard, relève d’une tendance ésotérique chrétienne de la franc-maçonnerie qualifiée parfois d’illuminisme.
Ce mysticisme amène Cazotte à prendre parti contre les Lumières et les philosophes qu’il avait déjà égratignés dans sa fable de jeunesse La Patte de Chat. Il récidive en 1783 avec La Voltairiade, parodie évidente de La Henriade de Voltaire, parue soixante ans auparavant.
Cazotte affiche très logiquement un royalisme intransigeant au moment où le royaume de France se trouve ébranlé par les « idées nouvelles ». Pour lui, la lutte entre la Royauté et la Révolution, n’est qu’un nouvel épisode de la guerre éternelle que se livre le Bien et le Mal, Dieu et Satan. Dans un récit apocryphe et probablement arrangé – mais on ne prête qu’aux riches -, l’écrivain pro-révolutionnaire Jean-François de La Harpe, décédé en 1803, évoque dans Prédiction de Cazotte, un dîner, en 1788, au cours duquel Cazotte aurait prédit, à quelques invités présents et favorables aux nouvelles théories, le sort funeste qu’ils connaitront ensuite pendant la Révolution.
Cazotte, fidèle à ses convictions, le paiera de sa vie. Arrêté pour royalisme avec sa famille, il échappe de peu aux massacres de septembre 1792 (du 2 au 7) qui font près de 1300 victimes seulement à Paris. Sa fille, très courageusement, le couvre de son corps au moment où les massacreurs viennent le chercher. Le répit est court, puisqu’il est conduit à l’échafaud, le 25 septembre suivant, et guillotiné peu après avoir prononcé ces dernières paroles : « Je meurs comme j’ai vécu, fidèle à mon Dieu et à mon Roi. »
Au diable la postérité !
Plus qu’une simple curiosité littéraire, Cazotte a jeté les bases d’un genre nouveau, le fantastique, promis à un bel avenir. Redécouverte par les romantiques, notamment sous la plume de Gérard de Nerval, Charles Nodier ou Gustave Flaubert, son œuvre restera assez exposée durant le reste du XIXème siècle. Le souvenir de Cazotte se perpétue en outre d’une manière très curieuse à travers le travail psychanalytique de Jacques Lacan qui, en reprenant le Chè vuoi diabolique, a généré une méthode de représentation inconsciente du « désir en creux ». C’est à la fois beaucoup, mais aussi bien peu pour un auteur qui, d’une manière ou d’une autre, a influencé Poe, Baudelaire et Lovecraft.
Publié dans le n° 52 de Livr’Arbitres



