Le sport, au sens large, est une activité sociale et culturelle où s’expriment la compétition, la fête, la communauté et le dépassement de soi. Pourtant, le sport moderne contemporain apparaît de plus en plus comme un simple spectacle, au sens « debordien » du terme, dopé à coup de millions d’euros ou de dollars, simple pion sur l’échiquier planétaire des rivalités géopolitiques. Les équipes « nationales » elles-mêmes, qu’il s’agisse des grands championnats mondiaux ou des jeux olympiques, s’apparentent de plus en plus à des escouades de mercenaires, changeant de nationalité au gré des enjeux financiers et des investissements divers.
A rebours de ce phénomène global, codifié et instrumentalisé, il existe encore des jeux et sports traditionnels régionaux qui, attachés à la mémoire des terroirs, à la convivialité et aux pratiques populaires, relèvent d’une autre logique, entre fatalité économique et héritage identitaire.
Aux racines des jeux traditionnels et du sport moderne
Les jeux traditionnels régionaux plongent leurs racines dans la vie quotidienne des communautés rurales et villageoises. Ils sont souvent liés au rythme des saisons, aux fêtes religieuses ou à des rituels communautaires, comme par exemple, les carnavals ou les foires. Le tir à la corde, la lutte bretonne (gouren), la pelote basque, la boule de fort en Anjou [l’un des jeux de boule les plus originaux au monde : les boules ne sont pas sphériques, mais aplaties et déséquilibrées ; leur centre de gravité décalé — le « fort » — entraîne une trajectoire courbe imprévisible ; le terrain, légèrement incurvé, accentue la difficulté] ou la lutte vellave (du Velay) expriment un rapport organique entre le jeu, la fête et la communauté. Ces pratiques naissent d’un besoin de cohésion sociale et d’expression collective : elles sont autogérées, spontanées et ancrées dans le territoire. Le sport moderne, lui, émerge au XIXème siècle dans un contexte radicalement différent. Issu du monde industriel et urbain, il est lié à la révolution des loisirs et à la modernisation des sociétés occidentales. En Grande-Bretagne, les public schools codifient les règles du football, du cricket ou du rugby, transformant des jeux d’élèves en disciplines normées. L’esprit de compétition, de mesure et de performance se substitue à la convivialité des jeux anciens. La création d’organisations, comme le Comité International Olympique en 1894 ou les fédérations internationales marque la naissance d’un sport universel, fondé sur l’égalité des règles et la comparabilité des performances.
La communauté contre le communautarisme
Dans les sports régionaux, le plaisir de jouer prime sur la victoire. Ces jeux sont rituels et symboliques autant que compétitifs. Gagner n’y est pas une fin en soi, mais une façon de renforcer la cohésion du groupe. Le jeu reste un espace de lien social, parfois accompagné de musique, de danse ou de repas communautaires. La boule de fort, par exemple, sport angevin par excellence, se joue dans des cercles où la camaraderie et la lenteur du jeu contrastent avec la frénésie des compétitions modernes.
La sarbacane forézienne, est une belle illustration d’une sociabilité enracinée dans plusieurs traditions professionnelles. Les canons des fusils produits dans les armureries stéphanoises ont été utilisés pour servir de sarbacanes tandis que cette pratique permettait aux mineurs de lutter contre la silicose pulmonaire. Après la Loi Le Chapelier (1791), les sociétés de sarbacanes, sous couvert de simple activité ludique, servirent d’organisations ouvrières de substitution, mêlant jeu, mutualisme et entraide sociale. Ainsi, la sarbacane forézienne dépasse-t-elle largement le cadre du simple divertissement populaire. Elle incarne un pan de la mémoire ouvrière et artisanale du Forez, où le jeu devient à la fois un moyen de résistance sociale et d’expression collective et corporative.
Le vrai « vivre ensemble » à travers les jeux de boules et de quilles
Le constat est évidemment identique pour l’ensemble des jeux de boules, de quilles ou de palets qui furent pendant des siècles au cœur de la convivialité populaire. Pratiqués sur la place du village ou près du café, ils rassemblaient toutes les générations dans un même plaisir du geste juste et de défi amical. En Bretagne, le palet sur planche animait les fêtes rurales et les « pardons », tandis que dans le Sud, la pétanque, une des rares disciplines régionales à avoir survécu, voire prospéré, fait encore vibrer les places ombragées de Provence. Les sports de boules sont d’ailleurs plutôt bien portants, qu’il s’agisse de la cauchoise, en Normandie, ou de la lyonnaise. Autre jeu survivant, les quilles de neuf, en Gascogne, qui mêlent adresse et stratégie. Plus au nord, le tir au bâton picard, où l’on lance un javelot, avec des rebonds, vers une cible, prolonge la tradition des jeux d’adresse communautaires. Héritiers des loisirs paysans, ces jeux demeurent, là ou ils sont encore pratiqués, des symboles vivant du lien social et du véritable « vivre ensemble ».
Être du bon côté de la force : luttes et épreuves physiques
Les sports régionaux de lutte et de force occupent une place centrale dans le paysage des jeux traditionnels. Pratiqués lors des fêtes villageoises, des foires ou des rassemblements saisonniers, ils alliaient l’épreuve physique à une forte dimension symbolique. Le Gouren (lutte bretonne), par exemple, codifie la loyauté et le respect dans un rituel hérité des anciens tournois celtiques. Au Pays basque, les jeux de force (Herri kirolak) — tels que le lever de pierres (Harri altxatzea), le tir à la corde (soka tira), ou encore le port de bidons de lait (untziketariak) — célèbrent la puissance, l’endurance et l’honneur communautaire. Ces épreuves, souvent disputées sur les places de village, rappellent les travaux agricoles et l’esprit d’entraide. Dans le Velay, la lutte vellave (une lutte à la culotte proche du Schwingen suisse), servait jadis de passage initiatique pour les jeunes hommes, marquant l’entrée dans l’âge adulte et la reconnaissance sociale. Ajoutons le combat sur poutre normand, héritage probable des jeux vikings, opposant deux adversaires en équilibre sur un tronc, symbolisant la maîtrise de soi et la ruse plus que la simple force brute.
Ces pratiques, au-delà du spectacle, transmettaient un code moral où courage, humilité et respect de l’adversaire étaient essentiels. L’affrontement y prenait valeur d’apprentissage : savoir vaincre sans dominer, chuter sans perdre la face, se relever en homme. Dans ces rites de force et de contact, la communauté tout entière participait à l’initiation, faisant du corps un langage et du combat un miroir des valeurs collectives. Le sport moderne transforme ce rapport au corps : il le rationalise. L’entraînement, la diététique, la biomécanique, la technologie sportive en font un instrument à optimiser. Le corps devient une machine à produire des performances quantifiables. Le rapport sensoriel, festif ou rituel est remplacé par une approche scientifique et compétitive. Là où ces jeux traditionnels perpétuaient la mémoire des peuples et la fierté de leurs origines, le sport contemporain, mondialisé, véhicule une culture du résultat, de la médiatisation et du sponsoring.
La cohésion dans le localisme et les sports d’équipe
Les sports traditionnels d’équipe, tels que la soule (ou choule), la crosse picarde, les joutes nautiques, le pilou niçois [sorte de mélange entre le volley et le football, avec, au lieu d’un ballon, un volant, à l’origine une pièce percée dans laquelle était coincé un morceau de tissu ou de papier], la balle au tambourin et dans une certaine mesure la pelote basque et les différentes variantes du jeu de paume, sont de véritables expressions de la cohésion communautaire et du sentiment d’appartenance locale. Nés dans les villages et les bourgs médiévaux, ces jeux mettaient en scène des affrontements symboliques entre paroisses, quartiers ou corporations. La soule, ancêtre du football et du rugby, mobilisait tout un village dans un tumulte festif où se mêlaient rivalité et fraternité. Les joutes nautiques, en Provence, en Languedoc, en Alsace, dans la région lyonnaise et le Forez, perpétuent une tradition d’honneur et de spectacle collectif, célébrée sur les canaux et les ports depuis le Moyen Age. Ces disciplines reposent sur la solidarité, la stratégie et la loyauté, autant que sur la force. Elles créent un lien intergénérationnel, où anciens et jeunes partagent valeurs et mémoire commune. Dans un monde souvent uniformisé, ces sports demeurent des marqueurs puissants d’identité locale, des rituels sociaux où se rejouent la fierté, l’histoire et l’unité des communautés.
Faites vos jeux ! Une résistance face à la globalisation
Ainsi, à l’heure où le sport mondialisé s’uniformise sous la bannière du spectacle et du profit, les jeux et sports traditionnels apparaissent comme des bastions de résistance culturelle. Ils rappellent que le corps peut être autre chose qu’un instrument de performance : un vecteur de lien, de mémoire et d’identité. Chaque partie de balle au tambourin, chaque lever de pierre, chaque joute ou concours de quilles rejoue, à sa manière, l’enracinement d’une communauté dans son histoire et son territoire. Ces pratiques, loin d’être de simples survivances folkloriques, constituent une réponse vivante à la globalisation, une manière de réaffirmer la diversité des cultures et la richesse des appartenances locales. Préserver et transmettre ces jeux, c’est maintenir vivante une autre idée du sport : celle du partage, du geste hérité, et de la liberté des peuples à célébrer leur singularité. En somme, défendre les sports traditionnels, c’est refuser l’effacement des différences et affirmer, face à l’uniformisation du monde moderne, le droit des peuples à jouer selon leurs propres règles.
Paru dans le n°89 de Réfléchir & Agir.



