« Mais je vous en supplie, avant de nous quitter, croyez au moins à l’existence du Diable ! Je ne vous en demande pas plus ».
Lorsque Mikhaïl Boulgakov entreprend l’écriture du Maître et Marguerite au début des années 1930, il ne se doute sans doute pas que ce manuscrit deviendra son legs majeur à la littérature mondiale. Achevé peu avant sa mort en 1940 mais publié seulement en 1966-1967 en URSS, le roman condense à la fois une fresque sociale de la Moscou stalinienne, une méditation métaphysique sur le bien et le mal, et une réécriture ironique de l’histoire biblique et du Faust goethéen. Très vite, le roman acquiert une aura internationale, traduit et commenté comme une œuvre majeure du XXᵉ siècle. Qui sait, par exemple, que la chanson des Rolling Stones, Sympathy for the Devil, en est directement inspirée ?…
Le diable se cache dans les détails
L’originalité de la narration tient à sa construction enchevêtrée, qui juxtapose trois récits apparemment distincts mais en réalité complémentaires. Le diable apparaît sous les traits d’un mystérieux étranger, Woland, présenté comme un professeur spécialiste de magie noire. Ce nom est une référence directe au Faust de Goethe, puisque dans la scène de la « Nuit de Walpurgis », Méphistophélès est appelé « Junker Voland ». Il est accompagné d’une troupe fantasque, dont le chat géant Béhemoth (la Bête, dans le Livre de Job), qui sème le trouble dans la ville de Moscou.
Parallèlement, le texte suit l’histoire d’amour entre un écrivain anonyme, le « Maître », persécuté pour avoir écrit un roman sur Ponce Pilate, et Marguerite, sa compagne passionnée qui pactise avec Woland afin de sauver l’homme qu’elle aime.
Enfin, Boulgakov insère un roman dans le roman : l’histoire de Ponce Pilate et de Yeshoua Ha-Notsri (transposition de Jésus). Ce récit, attribué au « Maître », réécrit l’épisode de la Passion sous un angle inédit : Yeshoua apparaît comme un sage, simple et compatissant, tandis que Pilate est déchiré entre son devoir politique et sa probité. Le Yeshoua de Boulgakov n’est pas un Christ théologique, mais un prophète humain de bonté et de vérité. Pilate, figure tragique, devient l’image de la conscience torturée par la compromission avec le pouvoir. À travers eux, Boulgakov interroge la possibilité de justice et de liberté morale dans un monde gouverné par la peur.
Le résultat est une œuvre polyphonique, alternant les registres : satire burlesque, tragédie métaphysique, conte fantastique, fresque amoureuse. Cette hétérogénéité, loin d’affaiblir l’unité du roman, reflète la complexité du réel et la multiplicité des niveaux de lecture.
Au diable la censure !
Boulgakov, dramaturge et romancier, est régulièrement confronté à la censure soviétique. Son passé d’ancien médecin militaire dans l’Armée des Volontaires du général Denikine ne plaide pas en sa faveur, tout comme le fait que ses premiers écrits ont été publiés dans la presse « blanche »… Ses pièces et ses romans (La Garde blanche, Cœur de chien, Adam et Eve) sont jugées politiquement ambiguës, parfois interdits. Dans les années 1930, alors que le réalisme socialiste s’impose comme dogme esthétique, Boulgakov se lance dans Le Maître et Marguerite. L’auteur, malade et marginalisé, travaille presque dans la clandestinité, conscient que son roman ne pourra être publié de son vivant. Cette situation nourrit l’un des thèmes majeurs du livre : la persécution de l’artiste par un pouvoir oppressif, la tension entre vérité intérieure et contrôle idéologique.
Le recours au fantastique permet à Boulgakov de contourner la censure : sous l’apparence d’une comédie diabolique, il met en scène la vérité d’un régime totalitaire. L’irruption du surnaturel déstabilise la rationalité soviétique, fondée sur l’athéisme officiel et le matérialisme.
« Dans notre pays, l’athéisme n’étonne personne, fit remarquer Berlioz avec une politesse toute diplomatique. Depuis longtemps et en toute conscience, la majorité de notre population a cessé de croire à ces fables.
[…]
-Et le diable, il n’existe pas non plus ? […]
-Il n’y a pas de diable ! ça n’existe pas ! s’écria, à contretemps, Ivan Nikolaïévitch, à qui tout cette compote faisait perdre la tête. […]
-Mais c’est positivement intéressant, ce que vous dites là, articula le professeur, secoué de rire. Qu’avez-vous donc ? Quoi qu’on vous demande, rien n’existe ! ».
Un diable ne fait pas l’enfer
Dans ce contexte, le diable, Woland, apparaît comme l’un des personnages les plus ambigus et fascinants du roman. Sa place dépasse largement le simple rôle d’antagoniste démoniaque : il est à la fois tentateur, juge, metteur en scène et révélateur des contradictions de la société soviétique. Par des tours de magie, des farces cruelles et des révélations, Woland met à nu l’avidité, l’hypocrisie, la cupidité et la lâcheté d’une société dominée par la peur et la corruption. Les « écrivains-fonctionnaires » du « MASSOLIT » (parodie d’une association littéraire officielle) sont ridiculisés, dévoilant la médiocrité d’un milieu littéraire soumis au pouvoir.
« Bah ! Mais c’est la Maison des écrivains ! Sais-tu, Béhémoth, que j’ai entendu dire beaucoup de choses excellentes et fort flatteuses sur cette maison ? Observe, mon ami, cette maison attentivement. C’est un plaisir de penser que sous ce toit se cache et mûrit une masse de talents.
-Comme des ananas dans une serre, dit Béhémoth qui, pour mieux admirer la maison de couleur crème et ses colonnes, monta sur le petit mur de béton qui supportait le grillage.
[…]
-Vos certificats, citoyens, dit la citoyenne. -De grâce, voilà qui est ridicule, à la fin ! dit Koroviev qui ne désarmait pas. Un écrivain ne se définit pas du tout par un certificat, mais par ce qu’il écrit. Que savez-vous des projets qui se pressent en foule dans ma tête ? Ou dans cette tête-là ?
Il montra la tête de Béhémoth, et celui-ci ôta aussitôt sa casquette, afin que la citoyenne, sans doute, puisse mieux l’examiner ».
Woland et sa troupe démasquent les travers d’une société corrompue, avec son climat de suspicion, ses bureaucrates cupides et grotesques (« Des escrocs, alors ? demanda le magicien avec angoisse. Est-il possible qu’il y ait des escrocs parmi les habitants de Moscou ? »), ses auteurs officiels et ses clercs subventionnés (« Il faut reconnaître que, parmi les intellectuels, on rencontre parfois, à titre exceptionnel, des gens intelligents. On ne peut le nier »).
La présence du démon et de ses comparses détruit la logique positiviste imposée par le régime et elle rappelle aux personnages que le monde n’est pas entièrement réductible à la science et à l’idéologie.
Ainsi, paradoxalement, c’est le Diable qui réintroduit le Sacré dans un univers qui prétend l’avoir aboli.
« Aie donc la bonté de réfléchir à cette question : à quoi servirait ton bien, si le mal n’existait pas, et à quoi ressemblerait la terre, si on en effaçait les ombres ? Les ombres ne sont-elles pas produites par les objets, et par les hommes ? ».
Là où Dieu a un temple, le diable aura une chapelle
Ce qui est intéressant, c’est que Boulgakov ne se contente pas d’une caricature anti-communiste simple. En tant qu’ancien officier blanc, il aurait pu se borner à une dénonciation du régime ; mais il va plus loin : il inscrit cette critique, dans une dimension universelle, en visant la corruption du pouvoir, la lâcheté des foules, et la persécution de l’artiste par les institutions.
En un sens, Le Maître et Marguerite est une revanche posthume de « l’esprit blanc », au sens culturel et spirituel, sur le matérialisme soviétique. Mais Boulgakov se garde de toute nostalgie partisane : son combat est celui de la liberté intérieure contre l’oppression, et non de la restauration d’un ordre ancien.
« La gloire n’appartiendra jamais à ceux qui écrivent de mauvais vers ».
Le Maître et Marguerite est à la fois un pamphlet contre la médiocrité sociale, une parabole faustienne revisitée, un évangile réinventé et un cri d’artiste persécuté. Il met en scène l’éternel affrontement entre le pouvoir et l’esprit, entre la lâcheté et le courage, entre la matière et le sens. Sa richesse tient à sa capacité de mêler satire et poésie, ironie et gravité, grotesque et sublime. Boulgakov, qui écrit ce livre en marge du monde officiel et dans la certitude de son exclusion, offre finalement au monde une œuvre de liberté en affirmant que, malgré la terreur, et comme le dit Woland lui-même, « les manuscrits ne brûlent pas ».
Parus dans le n°52 de Livr’Arbitres



