Aux racines de la Révolution cubaine : phalangisme et national-syndicalisme

cuba flag castro combined

cuba flag castro combined

Placé sous tutelle politique et économique américaine depuis l’indépendance de 1898, le Cuba des années 1920 est une économie mono-exportatrice, entièrement dépendante de la canne à sucre et des cours mondiaux fixés à New York. Washington contrôle ses finances publiques, dispose de Guantánamo, et ses entreprises dominent chemins de fer, mines et industrie sucrière. C’est dans ce contexte de néocolonialisme et de crise sociale aiguë que les idéologies radicales trouvent en Cuba un terrain d’implantation, avec une résonance inattendue jusque dans les origines intellectuelles du castrisme.

La Phalange à Cuba : un fascisme d’importation (1936-1940)

Le phalangisme cubain trouve son origine directe dans la guerre civile espagnole (1936-1939), qui polarise les opinions au sein de l’importante communauté hispanique vivant sur l’île. Dès le milieu des années 1930, la Falange Exterior — branche outre-mer de la Phalange espagnole — est active dans toute l’Amérique latine pour mobiliser les communautés hispanophones en faveur du camp nationaliste. A Cuba, cette structure prend le nom de Délégation territoriale cubaine du Service extérieur de la Falange Española de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista (FE de las JONS) composée exclusivement de résidents espagnols et dirigée par Alejandro Villanueva Plata. Elle s’appuie sur des relais médiatiques solides : le très influent Diario de la Marina, la revue ¡Arriba España! et un programme radiophonique nocturne intitulé Falange Española.

C’est dans ce sillage que naît, en 1936, la Falange Cubana, petit groupe d’inspiration national-syndicaliste dirigé par Antonio Avendaño et Alfonso Serrano Vilariño, destiné aux Cubains de souche. Avec une cinquantaine de membres seulement, il connaît ses premiers déboires dès 1937. Le régime de Batista, bien que soucieux de ses relations avec Franco, rejette l’idéologie révolutionnaire phalangiste et promulgue une loi interdisant toute référence explicite à des modèles politiques étrangers — coup de grâce légal porté au phalangisme local. Parallèlement, le Décret d’Unification fusionnant la FE de las JONS avec la Communion Traditionaliste (carliste) absorbe formellement la Falange Cubana dans la FET (Tradicionalista) de las JONS, la réduisant à une entité purement symbolique, vidée de toute dimension indigène. En 1940, le groupe avait entièrement disparu.

 

La Legión Nacional Revolucionaria Sindicalista : naissance et structure d’un mouvement original (1938-1942)

Née en février 1938 sous le nom de Legión Estudiantil de Cuba, la Legión Nacional Revolucionaria Sindicalista se structure en octobre de la même année en organisation politique à part entière, la Legión Estudiantil devenant sa branche jeunesse. Dirigée par Jesús Manuel Marinas Álvarez, elle compte, à son apogée, environ cinq cents membres, recrutés parmi les ouvriers et étudiants de la classe moyenne.

L’organisation présente la plupart des attributs formels du phalangisme : chemises de couleur (grises en l’occurrence), pantalons sombres, bottes noires, brassards ornés d’un poignard et d’un livre ouvert. Chaque militant prête un serment bras tendu : « Cuba libre, Cuba indépendant, Cuba souverain et Cuba debout ! ». La structure interne est hiérarchisée autour d’un « chef national » doté des pleins pouvoirs, assisté de commissaires, d’un secrétaire général et de commandants provinciaux réunis en conseil national suprême. Le groupe dispose également d’une branche syndicale, le Frente Obrero Nacionalista, et d’une section féminine.

D’inspiration national-syndicaliste déclarée, la Légion proclame son admiration syncrétique pour José Antonio, Hitler, Franco, Mussolini, Sorel, Ledesma Ramos et Codreanu. Son programme — suppression des latifundia, émancipation paysanne, coopératives agricoles, nationalisation des services publics — converge objectivement avec le national-syndicalisme espagnol. Mais elle se distingue par une stratégie de « cubanisation » des symboles fascistes, typique des mouvements analogues d’Amérique latine. Elle revendique l’héritage des indépendantistes du XIXème siècle, dénonce l’interventionnisme américain, et justifie son salut bras tendu en invoquant Hatuey, chef amérindien exécuté par les Conquistadors en 1512, présenté comme le premier héros national cubain et souvent représenté le bras levé, tenant une lance.

Malgré cette rhétorique identitaire, la Légion entretient des liens étroits avec les réseaux fascistes internationaux. Villanueva Plata, responsable de la Phalange espagnole à Cuba, lui apporte un soutien personnel ; Camillo Ruspoli, figure de la colonie italienne dirigeant une section locale de Chemises noires, lui fournit du matériel de propagande. Le 8 avril 1939, la Légion défile jusqu’à la nécropole de Colón pour honorer un étudiant cubain mort, dans les rangs nationalistes, sur le front de Jarama, avant d’envoyer un câble à Franco le remerciant d’avoir « sauvé le monde » de la barbarie « judéo-moscovite ».

L’entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941 lui est fatale : la Légion est déclarée illégale le 18 février 1942.

Le Partido Ortodoxo (1947-1952), un programme aux résonances national-syndicalistes

Le Parti du Peuple Cubain (Orthodoxe), ou Partido Ortodoxo, fondé en 1947, présente avec le national-syndicalisme des convergences programmatiques frappantes : réforme agraire radicale, suppression des latifundia, nationalisation des monopoles, souverainisme économique « antiyanqui », et rejet simultané du capitalisme libéral et du communisme internationaliste — soit exactement la « troisième voie » phalangiste. Le syndicalisme, le nationalisme révolutionnaire et l’agrarisme figurent explicitement parmi ses étiquettes idéologiques. Ces points de contact expliquent qu’un jeune Castro, nourri de lectures phalangistes, ait pu militer dans ses rangs sans contradiction apparente.

Les élections du 13 juin 1948 — les dernières véritablement démocratiques de la République cubaine — constituent le premier test électoral de l’Orthodoxie. Le social-démocrate Prío Socarrás l’emporte avec 905 200 voix, devant le libéral Núñez Portuondo (608 000), le candidat du Parti Orthodoxe Eduardo Chibás (324 364) et le communiste Marinello (142 972). Troisième après un an d’existence, le parti entre néanmoins au parlement avec 4 sièges.

La dynamique est ensuite spectaculaire. En 1951, Chibás était crédité de 29,7 % des intentions de vote contre 19,03 % pour Batista. Le suicide du leader orthodoxe, en direct sur les ondes, le 16 août 1951, pour dénoncer la corruption du pouvoir, constitue un choc national — 300 000 personnes suivent ses obsèques. Pour 1952, son successeur, Agramonte, demeure le grand favori, lorsque Batista déclenche son coup d’État, un mois avant le scrutin. Les Orthodoxes se retirent alors de tout processus électoral, et leur jeunesse finit par basculer dans la lutte armée.

Parmi elle, figure le jeune avocat Fidel Castro qui, empêché de se présenter, organise l’année suivante l’attaque de la caserne de Moncada, acte fondateur de la geste castriste.

Fidel Castro : entre héritage phalangiste et rupture révolutionnaire

La question des influences de jeunesse de Fidel Castro est évidemment un sujet troublant. Le père de Fidel, Ángel Castro, immigré galicien enrichi dans la canne à sucre, était effectivement un phalangiste convaincu. Le père jésuite Armando Llorente, mentor de Fidel au Colegio de Belén, se rappelle que son élève lisait avec une prédilection particulière les œuvres des grands « lideres maximos » du fascisme, notamment Hitler, Mussolini et José Antonio. D’autres témoins indiquent la présence de quelques essais de ce dernier parmi les livres présents dans la bibliothèque de la Comandancia de la guérilla de la Sierra Maestra. En outre, beaucoup attestent avoir entendu, à cette époque, Fidel Casto sifflotant ou chantonnant l’air de la « Cara al sol », l’hymne phalangiste.

Certes, ces témoignages de suffisent pas à faire du castrisme un avatar du phalangisme. Cependant, ils tracent un fil rouge fait d’anti-impérialisme, de corporatisme social et de nationalisme révolutionnaire dont les formes ont changé mais dont les racines plongent dans le même rejet d’un néo-colonialisme yankee des années 1920-1930.

 

Sylvain Roussillon

Paru dans le n°92 de Réfléchir & Agir

 

Franco, Castro et la Falange

En 1975, Castro décrète trois jours de deuil national à la mort de Franco, salué comme ayant « résisté aux pressions de l’impérialisme yankee » – honneur refusé à Mao l’année suivante -, avec drapeaux en berne, condoléances officielles et dizaines de milliers de Cubains se pressant au registre de l’ambassade espagnole. Trois ans plus tard, des membres de la Falange Española Auténtica sont invités à La Havane au Congrès mondial de la jeunesse.

Ces deux gestes ne relèvent pas de l’accident diplomatique. Ils s’inscrivent dans une logique cohérente : celle d’un Castro nourri de lectures phalangistes, entretenant avec le monde hispanique nationaliste une familiarité souterraine que le vernis – devenu probable conviction – marxiste-léniniste n’a jamais tout à fait effacée. Franco et Castro partageaient moins une doctrine qu’un tempérament et un ennemi commun : le libéralisme. C’est sur ce terrain pragmatique et identitaire que s’est nouée l’une des relations les plus insolites de la guerre froide.

Retour en haut