
La Révolution d’Octobre 1917, conduite par les Bolcheviks marque incontestablement la fin d’un monde, celui de la vieille Russie. S’ensuit une guerre civile terrible qui oppose armées rouges et blanches, mais aussi bandes noires (anarchistes) et vertes (inclassables). La victoire définitive et complète des Gardes rouges entraîne un exode, à l’époque sans précédent, de plusieurs centaines de milliers d’individus, hommes, femmes et enfants, connus sous l’appellation générique de « Russes blancs ».
Dans la réalité, toutes les nationalités de l’ancien Empire des tsars sont représentées dans cet exil forcé, ainsi que toutes les sensibilités politiques défaites par les troupes bolcheviques. Une grande majorité de ces émigrés, convaincus que le nouveau régime ne durera pas, reconstitue, dans l’exil, les partis politiques qui avaient lutté pour le pouvoir. Outre les nationalistes ukrainiens, biélorusses, géorgiens, arméniens et autres, on retrouve des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires, des anarchistes, des libéraux, des cadets (constitutionnels-démocrates, KD), des monarchistes… Cependant, cette glaciation idéologique aux allures d’hibernation partisane ne convient pas à quelques-uns. Ils sont plusieurs à considérer que l’arrivée des Bolcheviks au pouvoir n’est ni un accident de l’Histoire, ni une punition divine. Pour eux, la nouvelle Russie soviétique est bien le fruit d’une évolution, certes violente mais inévitable, d’une société russe trop longtemps sourde aux aspirations du peuple, trop longtemps fermée socialement et économiquement.
Vers une troisième voie russe
C’est ce que résume très bien le juriste et universitaire Nikolai Ustryalov, ancien combattant de l’armée Koltchak, réfugié en Mandchourie lorsqu’il écrit en 1921 : « La guerre civile est définitivement perdue. Pour un long moment, la Russie va parcourir son propre chemin, et ce chemin n’est pas celui que nous suivons. Nous pouvons soit reconnaitre cette Russie que beaucoup d’entre vous détestent, soit rester sans Russie. Une troisième Russie, née de vos plans et de vos recettes n’existe pas et n’existera jamais. Le régime soviétique a sauvé la Russie, il a acquis une légitimité quelle que soit la gravité des griefs que nous pouvons avoir contre lui. Le simple fait de son existence durable prouve son caractère populaire ».
Théoricien du « bolchevisme national », il a un grand impact sur la frange critique de l’émigration russe parmi laquelle on compte les membres du mouvement Smenovekhovtso (qui tire son nom de la revue Smena Vekh, « changement de jalons »), les Eurasistes (Evraziitsi) et les solidaristes du Narodno Trudovoï Soyouz (NTS). Mais l’organisation politique la plus originale issue de cette analyse est certainement celle des Mladorossi.
Une révolution chez les monarchistes
L’Union de la Jeune Russie (Soyuz Molodoi Rossii) est fondée en janvier 1923 à Munich. Elle prend son nom définitif d’Union des Jeunes Russes (Mladorossi) en 1925. Officiellement placé sous la présidence du prince Vladimir Romanovsky-Krasinsky (1902-1974), arrière-petit-fils du tsar Alexandre II, le mouvement est en réalité dirigé par Alexander Kazem-Bek (1902-1977), un jeune homme issu de la petite noblesse tatare. Engagé à 17 ans dans les armées blanches, il combat sous les commandements de Denikine puis de Wrangel. Après l’évacuation de la Crimée, il finit par s’installer à Munich, puis en France. Grand lecteur des articles de Vassily Shulgin sur le fascisme, il conçoit l’idée de fonder un mouvement de jeunes monarchistes en adoptant les méthodes organisationnelles des fascistes italiens. Les Mladorossi apportent leur soutien au grand-duc Kirill Vladimirovitch de Russie (1876-1938), le principal prétendant au trône de Russie. Sous l’impulsion de Kazem-Bek, qui se révèle un remarquable fédérateur, le mouvement développe plusieurs structures satellites, telles que l’Union des Étudiants Mladorossi, l’Union des Cosaques Mladorossi, l’Union Sportive Mladorossi, l’Union des Femmes pour la promotion des Mladorossi, l’Union Orthodoxe Mladorossi, etc. Il s’étend aussi géographiquement avec des sections, baptisées « foyers », qui s’implantent à Paris (les réunions se tiennent au 27 du boulevard de La Tour-Maubourg dans le 7ème arrondissement), Nice, Munich, Berlin, Londres, Bruxelles, Prague, Sofia, Belgrade, Athènes et même Shanghai. Les Mladorossi demeurent un mouvement minoritaire au sein de l’émigration russe, avec très probablement 6 000 adhérents environ à travers le monde, dont près d’un millier en France. Les chiffres sont à multiplier par deux, voire trois, si on y ajoute les effectifs des organisations satellites.

Ils disposent d’une presse particulièrement active : avec la revue du mouvement Mladoroskaya Iskra(L’Étincelle Jeune russe), remplacée plus tard par l’hebdomadaire Bodrost (Vivacité), complétée par de nombreuses parutions locales comme le mensuel Mladoross en France, les périodiques Molodoe slovo (La Jeune parole) à Prague, Kazatchyi nabat (Le Tocsin du Cosaque) en Bulgarie, Novyi pout (La Nouvelle voie) pour la Chine et la Mandchourie, etc. Portant un uniforme composé d’une chemise bleue et d’un brassard représentant le symbole du mouvement, un orbe surmonté d’une croix pattée, les militants mladorossi se font particulièrement remarquer lors des ventes à la criée de leurs journaux, à la sortie des paroisses orthodoxes, faisant parfois le coup de poing avec leurs contradicteurs. Ils organisent par ailleurs de nombreuses réunions publiques, rassemblant selon les lieux, entre quelques dizaines et plusieurs centaines de personnes. Kazem-Bek, le Vozhd (Guide), y est accueilli par le salut romain de ses militants et sympathisants, aux cris de « glava ! (chef) ».
« Le second parti soviétique »
Pourtant, si le mouvement adopte tous les aspects extérieurs du fascisme, il reste profondément monarchiste. Son contenu idéologique est, en revanche, bien plus déroutant. Si, en effet, les Mladorossi écrivent par exemple « la jeunesse d’Italie et d’Allemagne nous guide vers une idée nationale (…). Inspirons-nous de sa propagande et de sa tactique pour combattre le communisme », ils tiennent aussi des propos tels que « la révolution de 1917 était nécessaire pour révéler à la Russie sa grandeur nationale. Le communisme a nettoyé la Russie de sa syphilis, la bourgeoisie (…). Nous ne voulons ni supprimer, ni liquider la révolution, mais au contraire, la compléter ». Et de conclure par le mot d’ordre du mouvement « Le Tsar et les soviets ! ».

Les Mladorossi, qui n’hésitent pas à se qualifier de « second parti soviétique », se voient affublés du sobriquet de « monarcho-bolchevik » et sont en proie à une hostilité quasi-générale de toutes les organisations de la droite russe blanche. Mais, Kazem-Bek et les siens n’en ont cure. Ils sont soutenus par une partie de la famille Romanov qui voit dans ce mouvement, à la pensée certes hétéroclite, une alternative jeune, dynamique et structurée, aux vieux rêves, de plus en plus illusoires, de reconquête militaire. D’autant que la presse soviétique, la Pravda en tête, y va de ses attaques contre les Mladorossi. Si les communistes eux-mêmes s’en prennent à ce courant, n’est-ce pas précisément parce que c’est celui qui leur semble le plus dangereux ? C’est en tous cas l’opinion que partagent le milliardaire américain Henry Ford, la grande-duchesse Victoria Fiodorovna, épouse du prétendant au trône russe, le grand-duc Andreï Vladimirovitch de Russie, petit-fils d’Alexandre II ou encore la reine Marie de Roumanie.
L’Armée rouge comme recours
Marqués par le fascisme pour sa méthodologie militante, influencés par Nikolai Ustryalov pour son regard nouveau sur l’Union soviétique, les Mladorossi sont aussi très séduits par les Eurasistes (Evraziitsi) sur le plan géopolitique et sur le rôle « historique » de la Russie. Kazem-Bek va jusqu’à prendre contact avec le général soviétique Ignatiev, ci-devant comte Alexeï Alexeïevitch Ignatiev (1877-1954), rallié au nouveau régime et probable agent du Guépéou, convaincu que l’armée soviétique, « composée des meilleurs éléments de la nation », va finir par s’opposer à Staline et achever ainsi le processus révolutionnaire. Militaires soviétiques débarrassés des communistes et Mladorossi pourront alors unir leurs forces, former un Parti de la Révolution Nationale Russe et appeler le grand-duc Kirill à restaurer l’unité de la patrie russe. La rencontre entre Kazem-Bek et Ignatiev en août 1937 à Paris n’a cependant pas les effets escomptés. Le grand-duc Kirill est horrifié, tout comme la majeure partie de l’émigration. Chez les Mladorossi aussi, le malaise est perceptible. Lorsque la guerre éclate en 1939, Kazem-Bek se range résolument du côté de la France en écrivant : « Les Allemands doivent comprendre qu’à la veille d’une guerre européenne, les sympathies de tous les patriotes russes sont du côté de la France et de la Grande-Bretagne ». Cela ne l’empêche pas d’être arrêté en 1939, sous la IIIème République finissante, comme chef « fasciste » et d’être interné au camp du Vernet avec d’autres étrangers « suspects ». Il parvient à s’évader et à gagner les États-Unis où il décrète la dissolution de son mouvement, « afin de donner à chacun de ses membres la pleine possibilité de montrer, selon sa propre compréhension, son devoir patriotique envers notre patrie en guerre ». Pour lui, l’attaque allemande contre l’URSS est avant tout une attaque contre la Russie. Une large majorité de Mladorossi choisit d’ailleurs les rangs de la Résistance, là où elle se trouve.
Quant à Kazem-Bek, il se tourne de plus en plus vers la religion chrétienne orthodoxe au point de travailler au dialogue entre les deux juridictions russes, celle hors frontières et celle du Patriarcat de Moscou. En 1957, à l’issue d’un cheminement intellectuel mené depuis des années, il obtient la nationalité soviétique et rentre en URSS. Il y travaille pour le Patriarcat. Il meurt à Moscou en 1977.
Si rien ne subsiste aujourd’hui des Mladorossi, leur démarche idéologique, visant à concilier l’héritage de la Vieille Russie et la réalité soviétique, c’est-à-dire la tradition politique et la modernité idéologique, souligne une problématique qui, au-delà de cet exemple daté, est à bien des égards, toujours actuelle.
Article publié dans le n°106 de Rébellion



