Le boulangisme n’a pas bonne presse dans l’histoire de France. Il y a, dans cette aventure politique avortée, un côté vaudeville qui ne plaide pas en sa faveur. Pourtant, au-delà du énième fantasme d’appel au soldat de la vie publique française, le boulangisme a jeté les bases d’un syncrétisme idéologique nouveau, entre la droite patriotique et une partie de la gauche révolutionnaire.
« C’est la Boulange qu’il nous faut ! »
Pas de boulangisme sans Boulanger, c’est une lapalissade. Georges Boulanger naît à Rennes en 1837. Après ses études à Saint-Cyr, il intègre l’armée en 1856, participant à la campagne de Kabylie. Il est grièvement blessé en Italie en 1859, puis en Cochinchine en 1861. Courageux, bon meneur d’hommes, il devient capitaine instructeur à Saint-Cyr en 1867. Commandant à la veille de la Guerre de 70, il est blessé à Champigny en défendant Paris, puis participe à la « Semaine sanglante » (blessé une fois encore devant le Panthéon). Promu commandeur de la Légion d’honneur, confirmé colonel en 1874, il se signale alors par sa proximité avec le duc d’Aumale et son zèle dans les pèlerinages militaires. La victoire républicaine de 1877 le pousse à revoir ses orientations. Appuyé par son oncle député républicain modéré de Rennes, il courtise les milieux gambettistes et finit par être nommé général, le plus jeune de France, en 1880. Devenu l’homme des radicaux autant que des opportunistes, il est nommé directeur de l’infanterie au ministère de la Guerre en 1882. Général de division en 1884, nommé en Tunisie, il s’y fait remarquer par son intransigeance face aux revendications italiennes et ses propos nationalistes, auxquels la presse donne une large publicité.
Les élections de 1885 sont marquées par une réelle surprise. Les droites monarchistes obtiennent plus de 42 % des voix et passent de 90 à 201 députés — 65 bonapartistes et 136 royalistes. Moins de 500 000 voix séparent les deux camps. Dans ce contexte, le républicanisme sans faille qu’affiche Boulanger depuis 1877 joue en sa faveur. En janvier 1886, il prend la tête du ministère de la Guerre.
Il applique avec rigueur la loi d’exil contre les membres des familles ayant régné en France, rayant des cadres de l’armée aussi bien le prince Murat que son ancien protecteur le duc d’Aumale. Il abroge l’exemption militaire des séminaristes, à la grande joie des anticléricaux. Il introduit quelques réformes techniques — le fusil Lebel, les premières bicyclettes militaires —, améliore les rations et les permissions, multiplie les visites aux troupes, et insiste pour que l’armée ne soit plus déployée lors des grèves, ce qui lui vaut d’être remarqué par la gauche. Il fait peindre les guérites en tricolore, rétablit le défilé du 14 juillet et fonde le service de presse des armées.
Le général connaît une popularité galopante. Lors des festivités du 14 juillet 1886, il éclipse tous les hommes politiques présents. C’est à cette occasion que la célèbre chanson populaire « En revenant de la revue »connait une gloire nouvelle avec l’adjonction du fameux couplet « Moi, je faisais qu’admirer Notre brave général Boulanger ».
En avril 1887, un incident diplomatique lui permet encore de briller. Un commissaire français, Guillaume Schnaebelé, est arrêté à la frontière franco-allemande, les autorités du Reich l’accusant d’espionnage. Le ton monte et Boulanger menace d’adresser un ultimatum à Bismarck. En fait, toute cette affaire est une manœuvre du chancelier allemand pour tendre la situation et obtenir des crédits supplémentaires de la part du Reichstag. Mais, pour l’opinion française, lorsque Schnaebelé est libéré, c’est la preuve que le « brav’ général », qui y gagnera le surnom de « général Revanche », a fait reculer le « chancelier de fer ».
Cependant, la popularité de Boulanger commence à déranger, y compris parmi ses amis politiques. En mai 1887, un remaniement écarte le général du gouvernement. Henri Rochefort lance ce même mois dans L’Intransigeant l’idée d’un vote « spontané » lors d’élections partielles parisiennes : 100 000 voix (13%) se portent sur le nom de Boulanger, qui n’est pas candidat. En juillet, sa mutation à Clermont-Ferrand se solde par une manifestation enthousiaste de 20 000 personnes bloquant la gare de Lyon. Dès lors, c’est un torrent de propagande boulangiste qui déferle sur la France.
Un boulangisme, des boulangistes
Le boulangisme est le premier mouvement politique français à avoir réussi — le temps d’une fièvre — ce que la politique ordinaire interdit souvent : faire cohabiter sous une même bannière des familles fondamentalement antagonistes.
Le dénominateur commun n’est pas un programme : c’est une aspiration. Celle de balayer une république opportuniste et bourgeoise qui a confisqué les leviers du pouvoir pour les seuls intérêts de sa caste. Sous le slogan simple de « Dissolution, Révision, Constituante » (dissolution de la Chambre des députés, révision de la Constitution, élection d’une assemblée constituante) le boulangisme, qu’on appelle aussi parfois à l’époque le révisionnisme (sans rapport, évidemment, avec l’actuel courant historique), fédère un syncrétisme idéologique inédit.
Les blanquistes et les anciens communards y adhèrent par ressentiment contre les républicains modérés et voient dans la révision constitutionnelle un moyen de rendre le pouvoir au peuple. Les socialistes et les radicaux sont partagés : le radical Rochefort adhère, le marxiste Guesde résiste, estimant que l’aventure court-circuite la construction d’une conscience de classe autonome. Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, semble attiré, au grand dam de Friedrich Engels. Paul Déroulède, animé par la volonté de revanche contre l’Allemagne, fournit l’appareil militant avec la Ligue des Patriotes. Les bonapartistes se reconnaissent dans l’idéologie plébiscitaire annoncée par Boulanger. Les royalistes jouent le cheval de Troie : la duchesse d’Uzès finance massivement le comte de Paris qui fait passer des fonds au général.
Plus surprenante encore : la présence anarchiste. Édouard Soudey collabore au journal L’Action. Lucien Pemjean fonde L’Assaut. Michel Morphy devient un proche de Boulanger et rédige l’une de ses premières biographies. Arsène Crié se présente comme candidat dans le quartier des Grandes-Carrières à Paris. Et Louise Michel elle-même assiste à des réunions boulangistes, sans y adhérer, mais sans jamais le condamner. Pour ces libertaires, Boulanger n’est pas un homme providentiel, mais un accélérateur du chaos à partir duquel quelque chose de radicalement nouveau pourrait surgir.
L’occasion ratée
Mis à la retraite d’office en mars 1888, Boulanger démissionne de l’armée et recouvre ses droits civiques. Élu dans le Nord en avril 1888 — drainant à la fois la droite catholique rurale et la gauche ouvrière minière —, puis en août dans la Somme et en Charente-Inférieure, il révèle sa capacité à transcender les clivages.
Le 27 janvier 1889, l’élection partielle dans la Seine est le moment décisif : Boulanger triomphe avec 245 000 voix contre 163 000 au républicain Jacques. Dans les arrondissements populaires de l’Est parisien, les scores dépassent 60 %. Dans l’Ouest bourgeois, les monarchistes ont donné leur consigne. Le même bulletin unit l’ouvrier du faubourg Saint-Antoine et le rentier du faubourg Saint-Germain. Le soir, Déroulède et Rochefort pressent Boulanger de marcher sur l’Élysée. Ce serait facile. Seule la Garde républicaine et quelques élèves des écoles militaires sont prêts à défendre le régime. Le ministère de l’Intérieur lui-même est abandonné sans défense. Mais Boulanger hésite, consulte sa maîtresse Marguerite de Bonnemains, et se dérobe.
Sorti de leur torpeur, les républicains réagissent. Le ministre de l’Intérieur Constans frappe sur deux tableaux : la Ligue des patriotes est dissoute le 12 mars, une menace de poursuite pour complot contre la sûreté de l’État est agitée contre le général. Le 1er avril, Boulanger prend la fuite pour Bruxelles. La loi du 13 février 1889 avait rétabli le scrutin uninominal, celle du 17 juillet interdit les candidatures multiples. En août, la Haute Cour condamne Boulanger par contumace à la déportation. Les législatives de septembre n’élisent plus que 44 députés boulangistes, dont 12 dans le seul département de la Seine. En 1890, le mouvement se dissout. Boulanger, exilé, se suicide sur la tombe de Mme de Bonnemains, le 30 septembre 1891.
Des occasions à venir…
Il serait commode de clore le dossier sur ce suicide romantique. Mais ce serait aller vite en besogne. Car en effet le boulangisme est bien autre chose qu’une aventure avortée : c’est le premier grand mouvement de masse à avoir réussi, en France, la synthèse entre nationalisme et révolutionnarisme — entre la droite plébiscitaire et la gauche antiparlementaire — dans une coalition transcendant les clivages ordinaires. Avant les fascismes européens des années vingt, avant le national-populisme sous ses diverses formes, le boulangisme a expérimenté ce syncrétisme : l’union de la colère sociale et du sentiment national dans un même rejet des élites parlementaires. Socialistes, anarchistes, communards d’un côté ; nationalistes, bonapartistes, royalistes de l’autre — tous convergent vers un homme et un mot d’ordre.
Ce que le boulangisme a semé germe dans les décennies suivantes. C’est peut-être là le véritable héritage du boulangisme : non pas l’échec d’un homme, mais la démonstration que la synthèse nationaliste-révolutionnaire était possible — qu’elle avait un avenir, fût-ce sous d’autres noms et d’autres drapeaux.
Paru dans le n°92 de Réfléchir & Agir



